vendredi 30 septembre 2011

Deuxième prix Prose du Concours Alexandre-VosÉcrits : De la poudre aux yeux






De son index droit, il effleure le bouton rouge. Chaque jour de l’année, ou presque, avec la régularité d’un métronome, le doigt de Sam exerce une légère pression sur le bouton incurvé, situé à droite des écrans de contrôle. Il pourrait programmer le déclencheur et rendre automatique cette manœuvre qui lui demande une attention particulière un peu plus de cent vingt fois par heure. Mais Sam préfère imposer cette gymnastique à son index et à son esprit. Mike, qui le remplace dans l’étroite cabine au moment de sa  pause-lunch et pendant ses jours de repos, s’exécute en maugréant. Il aimerait ne pas être obligé de vérifier que la nacelle s’immobilise bien face à l’objectif, de calculer le moment opportun pour appuyer sur le bouton alors que l’ordinateur pourrait seul se charger du déclenchement de l’obturateur. Il aurait ainsi tout loisir de parcourir les tabloïds du jour d’un oeil qu’aucune besogne ne détournerait de sa cible, et découvrirait les dernières frasques du Prince Harry s’étalant à la une du Daily Mirror ou du Sun. Sam, lui, ne s’intéresse guère aux dérapages des membres de la famille royale. Les photos du jeune prince  surpris en charmante compagnie dans une boîte de nuit londonienne branchée ne le captivent pas davantage que l’horoscope du jour. Pour lui, le pouls de la capitale anglaise bat à l’intérieur des six mètres carrés qui constituent son univers, sa « chambre noire » comme il aime la nommer. Elle lui offre une vue imprenable sur Londres et la Tamise, par écrans interposés et surtout un album photos plus complet que celui d’une agence de mannequins. Depuis bientôt deux ans, il photographie les visages des touristes installés dans l’un des globes vitrés du London Eye, la grande roue posée comme un échassier en équilibre sur les quais de la Tamise, au pied du pont de Westminster, face à Big Ben. Au fil des jours, il s’est constitué une galerie de portraits à faire pâlir d’envie plus d’un collectionneur.
Tandis que la radio répand des flots de musique endiablée dans la cabine, Sam, les yeux plissés par  l'observation minutieuse des visages qui s’offrent à l’objectif, photographie inlassablement, d’un clic, les touristes de toutes nationalités, quelques minutes avant que leur capsule de verre ne glisse doucement vers l’esplanade. Les voyageurs qui ont effleuré les nuages accrochés dans le ciel londonien s’évanouissent dans la foule des badauds sur les quais. Mais, auparavant, certains achètent, moyennant huit livres sterling, la photo souvenir prise par Sam, livrée en quelques instants sur papier glacé, dans un cadre et une pochette de carton décorés d’images à la superposition fantaisiste : Big Ben jaillissant comme une flèche de la coupole de la cathédrale Saint Paul, la Tour de Londres éventrée par un bus rouge à étage, Buckingham Palace à la façade rafraîchie aux couleurs du drapeau britannique, le tout enrubanné par la Tamise serpentant entre les images selon un tracé défiant tout réalisme, enroulant et déroulant ses eaux constellées de paillettes, comme le ferait le fil argenté d’un paquet cadeau. Les touristes s’éloignent, emportant le souvenir coloré de leur survol de Londres à bord d’une bulle de verre qui s’élève avec la légèreté d’une bulle de savon et dont la transparence permet au regard de se repaître des reliefs de cette ville qui mêle vestiges du passé et tours audacieuses. Les yeux caressent les rondeurs des coupoles et des dômes, se perdent dans les pleins et les déliés de la dentelle des façades gothiques, se posent sur les toits lisses et plats des bâtiments modernes, se promènent sur les ponts qui enjambent la Tamise, en suivant les contours vertigineux de Tower Bridge ou les courbes douces du Millenium Bridge.
Reclus au sol, dans l’étroite cabine sans fenêtre posée comme une verrue contre l’une des deux immenses pattes d’acier du London Eye, Sam observe le monde extérieur à travers ses écrans. Il aime la solitude de son antre tandis que de l’autre côté de la paroi métallique, s’écoulent la vie fourmillante du quartier de Westminster et les eaux cendrées du fleuve que l’éclat de la lumière teinte de brun ou d’argent. Il aime la pénombre de son poste de travail qui le cache et lui offre une protection, comme si les murs étaient impuissants à le mettre à l’abri du regard des visiteurs. Observer sans être vu lui donne l’illusion de régner sur la rive droite du fleuve et au-delà.
Photographier des milliers d’inconnus chaque jour, figer sur l’écran des sourires, des regards, capturer des expressions qui, grâce à la beauté du panorama, échappent un instant au voile terne dont la grisaille du quotidien recouvre les visages, donne un sens à son existence. Le soir venu, lorsque la dernière capsule de verre a déversé les voyageurs sur la terre ferme, que les dernières photos ont été vendues, que les touristes regagnent la rive gauche et s’éparpillent dans Londres pour goûter à l’effervescence du soir puis à l’ivresse de la nuit, d’un clic, il s’empare des clichés du jour. Il éteint les ordinateurs, les écrans de contrôle, la radio. Il essuie le bouton rouge d’un coin de son mouchoir. Enfin, il quitte la cabine et se dirige d’un pas rapide vers le pont de Westminster, comme s’il était poursuivi par une ombre menaçante ou par ses propres démons. L’été, le jour décline lorsqu’il traverse le pont ; pourtant, la luminosité est encore trop intense pour ses yeux habitués à la pénombre de la cabine. Il trottine plus qu’il ne marche, les mains enfoncées dans les poches du blouson anthracite qu’il porte en toutes saisons, les yeux rivés sur le bout de ses chaussures, cherchant à se protéger de la morsure du vent et de celle des regards. Pas une seule fois il ne lève les yeux vers Big Ben pourtant si proche, pas même au moment où l’horloge martèle les heures de son carillon mat qui semble figer la ville. Sur le pont, passants et touristes suspendent leurs pas et dirigent leur regard vers l’horloge mais Sam poursuit son chemin, tête baissée.
Pour lui, elle n’est qu’un banal élément du décor, une flèche de pierre qu’il voit tous les jours sur ses écrans. Il s’engouffre dans la bouche du métro, dévale les escaliers, frôle les murs, se tasse dans un wagon sur le velours élimé d’un siège, la tête appuyée contre la vitre poisseuse. Il se laisse emporter loin du  centre de Londres, le corps malmené par les sursauts de la rame, s’abandonnant d’un coup à la torpeur de ceux qui regagnent leur domicile après leur journée de travail. Il rejoint l’obscurité de son studio situé au dernier étage d’une vétuste maison de brique rouge, en banlieue, quelque part entre Aldgate East et Whitechapel. Une fois la porte refermée sur le monde extérieur, Sam allume son ordinateur et, d’un clic, fait apparaître sur l’écran les photos du jour. Alors débute un long travail qui le tient éveillé tard dans la nuit. Observer, choisir, recadrer les photos pour, enfin, imprimer les plus belles. Lorsqu’il renonce, les yeux rougis par la fatigue, il s’effondre sur son lit et admire, avant de s’endormir, les images qui tapissent les murs de la pièce. L’assemblage de portraits forme une mosaïque de papier glacé que la lumière orangée caresse avec douceur. Parfois, il feuillette les albums dans lesquels il range tous les clichés qu’il ne peut exposer sur les murs. Des femmes, seulement des femmes, blondes, brunes, rousses, au visage ovale ou rond, au teint diaphane ou sombre, à la peau laiteuse ou cuivrée. Des femmes à la grâce épanouie, des jeunes filles à la beauté à peine éclose. Les regards timides ou téméraires l’effleurent ou le percent, le bercent lorsqu’enfin il ferme les yeux. La vie de Sam est une quête insatiable du Beau féminin. Jour après jour, il kidnappe les sourires offerts à l’objectif, les imprime et les affiche au mur ou les range dans des albums, à l’abri de la poussière et de l’érosion du temps. Parmi les centaines de femmes qu’il photographie chaque jour, il ne garde que deux ou trois clichés, parfois aucun. Il traque l’harmonie du visage, la délicatesse des traits, la lumière du regard. Il aime parcourir les albums où les femmes fraîchement conquises viennent enrichir sa collection. Il capture l’éclat des yeux, fige les sourires, préserve la fraîcheur du teint de l’injure des ans. À chacune il fait don de la jeunesse éternelle. En échange, les femmes élues lui offrent leur plus beau regard constellé d’images de leur survol de Londres. Dans leurs yeux scintille un kaléidoscope coloré. Il consacre ses nuits et ses jours de repos à ses icônes. Inlassablement, ses yeux explorent les murs tapissés de photos. Ses doigts fébriles s’envolent et glissent sur les lèvres entrouvertes, caressent les chevelures, suivent les contours des joues. À chacune, il murmure le prénom qu’il lui a choisi. Il les aime toutes d’un amour si profond. 
Dans l’unique pièce de son appartement, il longe les murs, psalmodiant comme un fidèle, égrenant la longue litanie des prénoms donnés : Soumaya, Iris, Elvan, Uma, Ophélie, Cornélia, Lia, Shelsy, Mariama, Inès, Aïleen… Il s’attarde un instant sur la peau veloutée de Leila, noie son regard dans les yeux noirs de Fatou, effleure le visage de Shauna frôlé par un rayon de soleil qui en souligne la douceur. Pour toutes, il ressent une tendresse infinie, avec chacune, il imagine une histoire d’amour. Liaison brûlante, passion charnelle, aventure romantique, flirt léger, Sam navigue de l’une à l’autre, comme un marin qui, à chaque escale, retrouve une femme aimée. Relations d’image et de papier, brouillons d’amours imparfaites qu’il ne cesse de raturer, d’effacer et de récrire pour atteindre plénitude et perfection. Il invente des baisers langoureux échangés dans les allées de Regent’s Park, des mots brûlants murmurés sur le marché de Notting Hill, des serments partagés au bord de la rivière Serpentine, des promenades le long des canaux de Little Venice. Londres est sa complice, la toile de fond de ses histoires d’amour, un décor de carte postale où ses romances naissent, s’épanouissent puis se flétrissent. Londres fourmillante de Portobello Road où il cache ses amours interdites avec Aïcha, Londres romantique de Green Park où il embrasse Nevetha à l’ombre des tilleuls millénaires, Londres exubérante de Covent Garden où il entraîne Lola dans le dédale des allées colorées, Londres élégante de Kensington où il flâne avec Sandra sur les places verdoyantes en forme de croissant de lune. Il détache une photo pour l’isoler des autres, ses yeux fiévreux s’imprègnent du cliché que ses doigts frôlent. Alors, il reprend le fil de ses amours, poursuit l’intrigue interrompue la veille ou l’avant-veille. Chaque histoire est gravée dans sa chair, il ne se trompe jamais. Sam glisse de l’une à l’autre et, au moment de refermer la page sur une aventure, il mène toujours sa conquête sur la place de Piccadilly, l’abandonne au pied de la statue d’Éros. Il la confie au dieu de l’Amour avant de rejoindre celle qui l’attend ailleurs. Il vit intensément chacune de ses romances. Son corps est secoué de sanglots lorsqu’il quitte Mina la querelleuse, vibre de plaisir lorsqu’il s’approche de Hannah la sulfureuse, tremble d’impatience lorsqu’il attend Sandra la voluptueuse. Grâce à ses compagnes, il ressent toute la palette d’émotions qu’offre une aventure. Il invente ruptures tapageuses, étreintes furieuses, retrouvailles émouvantes. Disputes, jalousies, excès, regrets, remords, éclats de rire, il fait vibrer toutes les cordes et lorsqu’enfin il ferme les albums ou détourne ses yeux des photos exposées, il sombre dans un sommeil sans songe.
Sam vit seul avec ses maîtresses de papier. Il n’a pas d’ami, ne parle à personne. Quelques paroles échangées avec Mike qu’il croise à l’heure du déjeuner, des réponses laconiques aux questions que lui pose, par courtoisie, la caissière du petit supermarché en bas de chez lui. Rien de plus. Une fois par mois, il prend le train pour la ville de Maidstone, située à une heure de Londres. Il rend visite à sa mère qui finit de vieillir dans un institut. Il lui apporte des 1mince pies à Noël, des 2hot cross buns à Pâques, des 3muffins le reste de l’année. Il s’assoit sur une chaise en face de son lit. Elle le regarde sans le voir vraiment, des miettes de gâteau aux commissures des lèvres, l’œil éteint. Sam reste silencieux, il fixe la pendule et attend que les aiguilles lui indiquent l’heure de reprendre le chemin de la gare. Alors, il se lève, dépose un baiser sur le front ridé de sa mère, s’éloigne sans un mot, comme un automate. Il n’a ni frère, ni sœur, ni cousin. Il s’est coupé du monde, ne regarde personne, n’aime personne. Il ignore le monde et ses semblables, poursuit ses chimères, vit ses amours fantômes. 
Sam jette le papier gras qui enveloppait son 4fish and chips dans la poubelle toute proche. Il remonte le col de son blouson, regardesa montre, enfonce ses poings au fond de ses poches, fait quelques pas et s’assied en prenant soin de replier ses jambes le plus loin possible sous le banc. Encore quinze minutes avant de rejoindre la cabine et de libérer Mike qui partira remplacer un autre employé du London Eye, afin qu’il puisse à son tour prendre sa pause. Un vent frais souffle sur le quai, gonfle les blousons des passants, ébouriffe les chevelures, froisse les feuilles des arbres qui bordent la Tamise. Là-haut, les nuages roulent comme des boules de billard sur le tapis bleu du ciel. Il jette un regard de côté vers la grande roue qui déploie ses tentacules d’acier et décrit de larges cercles. Sa carcasse gris argent luit sous les rayons obliques du soleil, ses bulles de verre scintillent dans la lumière crue de cette journée de printemps. Il pense à Mike, à toutes les photos qu’il aura prises avec son flegme habituel, sans se soucier du cadrage, de la lumière. Cent vingt clichés fichus, inutilisables, avec peut-être, parmi eux, une perle, une beauté qui aura attendu l’heure de la pause de Sam pour s’élever au-dessus de la capitale. Face à lui, sur le fleuve, les bateaux qui transportent les touristes de la Tour de Londres à Westminster croisent ceux qui proposent la croisière en sens inverse. Il se laisse distraire par les grappes de piétons qui se promènent en bordure de Tamise, une foule bigarrée et bruyante qui semble poussée par le vent.
Soudain, il la voit. Elle marche seule sur le quai, à l’écart des autres, son téléphone collé à son oreille. Ses cheveux flamboyants flottent sur ses épaules, les mèches fines s’envolent, courent sur son front, sa nuque. Sa peau très blanche est lumineuse. Elle avance lentement mais sa démarche est assurée. Ses longues jambes fines portent des collants orangés qui sont comme un écho à sa chevelure rousse. Elle serre contre elle une grande besace de toile chamarrée. Elle passe à présent devant Sam. Le vent capture son odeur et sa voix et les transporte jusqu’à lui. Son parfum pimenté le fouette et le pénètre. Sa voix chante des mots qu’il reçoit par bourrasques, comme des embruns salés. Il n’entend pas toutes les paroles qu’elle sème au vent, mais son fort accent irlandais évoque des landes âpres, des comtés reculés aux confins déchiquetés par une mer féroce. Elle est une tornade fauve venue des terres celtiques, une femme un peu fée, un peu sorcière. Il se lève et la suit, comme aspiré par l’air qu’elle déplace en  marchant. C’est la première fois qu’il est envoûté par une femme de chair et de sang et non par son image. Il est bouleversé par cette fille qui poursuit son chemin sur le quai surpeuplé. Il s’approche tant qu’il sent la chaleur des flammèches que le vent furieux semble arracher à ses cheveux. Il marche dans son sillage, fasciné par le balancement régulier de ses hanches rondes et pleines. Arrivée au pied de la grande roue, elle prend place au bout de la file des touristes qui patientent pour acheter leur billet. Sam marque un temps d’arrêt pour l’observer lorsqu’elle est immobile. Elle garde son bras droit replié sur son sac, gonflé comme une outre de vent, dans lequel elle vient de ranger son téléphone. De l’autre, elle remet un peu d’ordre dans ses cheveux de feu. Elle ne fléchit pas sous le poids de la fatigue comme les filles alentour qui attendent, le corps à l’abandon, les muscles relâchés. Elle étire son cou et lève la tête vers le sommet de la roue. Il avance si près qu’il peut voir les veines bleutées des tempes palpiter sous la peau translucide. Elle se tourne soudain vers lui et la lame de ses yeux gris acier le transperce. Elle a le regard dur des femmes farouches. La froideur de l’expression qui fige son visage tranche avec le brasier des cheveux qui l’encadrent. Surpris et sans défense, il se met à trembler et ne sait comment dissimuler sa gêne. Il s’éloigne. Ses jambes le portent loin d’elle, vers son antre où il pourra cacher sa honte. Lorsqu’il referme la porte sur la rumeur de la ville, Mike remarque son agitation mais, peu habitué à échanger avec son collègue taciturne autre chose que des banalités sur les photos qu’il a prises pendant son service, il ne demande pas à Sam ce qu’il lui arrive. D’ailleurs, il sait bien qu’il ne lui arrive jamais rien. Il s’empare de son journal et quitte la cabine sans plus de cérémonial que le geste de la main avec lequel il prend congé de Sam chaque jour. Ce dernier reprend les commandes. Il n’a qu’une idée en tête, prendre en photo cette fille rousse qui le captive, posséder son image pour inventer une relation passionnelle. Il sait que son histoire avec elle sera belle et profonde. Il y aura quelque chose de plus fort que la lueur d’un regard, la chaleur d’un sourire, l’éclat d’une peau. Elle sera la Favorite, celle qui fera naître la jalousie dans le cœur de ses rivales de papier. Il a capturé son odeur et, pour la première fois, il ressent un émoi qu’il ne connaissait pas. Il sent que plus rien ne sera comme avant. Il parvient peu à peu à maîtriser le tremblement de ses doigts et son index effleure à nouveau régulièrement le bouton rouge, figeant sur l’écran les visages des touristes installés dans leur capsule. Il jette un coup d’œil anxieux sur l’écran de contrôle qui balaie la foule massée devant les guichets. Il ne distingue aucune chevelure rousse, elle est déjà en vol. Il cherche, fébrile, la silhouette de la belle inconnue. Il l’imagine dans l’une des bulles de verre suspendues au-dessus des eaux brunes du fleuve, comme les sujets d’un mobile ballottés par le vent. Il lui faut patienter. Ni la musique, ni la concentration qu’exige la qualité des clichés ne trompent son attente. Il observe un court instant la vue que l’on peut admirer depuis le sommet de la roue. La Tamise ondule comme une couleuvre aux écailles gris brun hérissées par le vent. Au loin, la Gherkin Tower pointe vers les nuages son museau d’acier. On dirait un missile prêt à s’élancer dans le ciel. Sam pense qu’au même instant le regard de la belle Irlandaise se perd peut-être aussi dans le fouillis de flèches et de dômes qui forment la ligne d’horizon de Londres. Soudain, il l’aperçoit dans la nacelle qui  s’immobilise un instant face à l’objectif, le temps pour Sam de prendre ses occupants en photo. Une  secousse le parcourt. Son cœur s’emballe, il sent la transpiration qui perle sur ses tempes. Il ne contrôle pas le tumulte intérieur qui l’envahit brutalement. Sa main en suspens a cessé tout mouvement. Elle est là, éblouissante. Ses cheveux fauves, à l’abri du vent, ruissellent sur ses épaules. Appuyée contre la paroi vitrée, elle tourne le dos au panorama et observe les touristes autour d’elle. De toute évidence, elle n’est pas attirée par le spectacle de Londres. Dans ses yeux argentés brille une lueur étrange. Sur ses lèvres pincées est dessiné un sourire qu’elle semble ne vouloir offrir à personne. 
Il s’ébroue enfin pour s’extraire d’une excitation qui le paralyse. Il renonce à prendre les autres en photo et se concentre sur sa conquête du jour. Il veut faire plusieurs clichés pour garder le souvenir de ses jambes, ses hanches, ses épaules, ses cheveux. Son doigt appuie furieusement sur le bouton rouge. Il la mitraille. Qu’importe si son regard est dur et froid, il saura le rendre plus chaleureux, si ses lèvres sont closes, il saura les ouvrir pour cueillir un baiser. Qu’importe si les touristes s’inquiètent, à la sortie, de ne pas découvrir leur photo et s’étonnent de voir défiler des dizaines de clichés de la même jeune femme. S’il est renvoyé, s’il ne peut plus compléter sa collection, il restera chez lui. Sur les murs de son studio, il retirera tous les portraits et formera un immense puzzle pour reconstituer son visage, sa silhouette. Il sait qu’il passera du temps à humer le souvenir de son parfum. Il épie chacun de ses gestes pour mieux s’imprégner d’elle, car dans quelques secondes, elle aura disparu.
Elle s’est éloignée de la paroi et s’est mise un peu à l’écart du groupe. Elle fouille dans son grand sac, les yeux fixés sur l’objectif qu’elle a sans doute repéré. Elle en sort un petit objet noir sur lequel elle exerce une légère pression, d’un geste lent. Un large sourire fend soudain son visage et dans ses yeux s’embrasent des étincelles. Sam n’a pas le temps de fixer cet instant pour l’éternité. Il a juste le temps de comprendre, en une fraction de seconde. Il entend le bruit sourd de la déflagration de l’autre côté de la paroi métallique, sent le souffle de l’explosion.
Puis rien, plus rien.






1Mince pie : pâtisserie britannique (tartelette ou pie) que l’on déguste au moment
des fêtes de Noël. Une mince pie est fourrée de fruits secs et d’épices.
2Hot cross bun : petite brioche ronde individuelle, que les Britanniques mangent
pour Pâques et plus spécialement le jour du Vendredi Saint. Une croix en pâte est
dessinée sur la brioche.
3Muffin : petite pâtisserie individuelle, comme une grosse madeleine, que les
Britanniques consomment toute l’année.
4Fish and chips : plat de poisson et de frites servi avec du vinaigre, typiquement
britannique, qui était autrefois servi dans un cornet de papier journal.


Laurence Marconi






Pascale

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Voilà une série d'images qui ont le bon goût de la surprise. En trompant le cadre de la seule représentation, elles deviennent parlantes, donnant à voir un hors-champ particulièrement animé et troublant. Bravo Laurence.
Patrick

Edith a dit…

Belle écriture que voilà! Félicitations