De son index droit, il
effleure le bouton rouge. Chaque jour de l’année, ou presque, avec
la régularité d’un métronome, le doigt de Sam exerce une légère
pression sur le bouton incurvé, situé à droite des écrans de contrôle. Il
pourrait programmer le déclencheur et rendre automatique cette
manœuvre qui lui demande une
attention particulière un peu plus
de cent vingt fois par heure. Mais Sam préfère imposer cette
gymnastique à son index et à son esprit. Mike, qui le remplace dans
l’étroite cabine au moment de sa pause-lunch et pendant ses jours de
repos, s’exécute en maugréant. Il aimerait ne pas être obligé de
vérifier que la nacelle s’immobilise bien face à l’objectif, de calculer le moment
opportun pour appuyer sur le bouton alors que l’ordinateur
pourrait seul se charger du déclenchement de l’obturateur. Il aurait
ainsi tout loisir de parcourir les tabloïds du jour d’un oeil qu’aucune
besogne ne détournerait de sa cible, et découvrirait les dernières frasques du
Prince Harry s’étalant à la une du Daily Mirror ou du Sun. Sam, lui, ne s’intéresse
guère aux dérapages des membres de la famille
royale. Les photos du jeune prince surpris en charmante compagnie
dans une boîte de nuit londonienne branchée ne le captivent pas
davantage que l’horoscope du jour. Pour lui, le pouls de la
capitale anglaise bat à l’intérieur des six mètres carrés qui constituent son
univers, sa « chambre noire » comme il aime la nommer. Elle lui
offre une vue imprenable sur Londres et la Tamise, par écrans
interposés et surtout un album photos plus complet que celui d’une
agence de mannequins. Depuis bientôt deux ans, il photographie
les visages des touristes installés dans l’un des globes vitrés du
London Eye, la grande roue posée comme un échassier en équilibre sur
les quais de la Tamise, au pied du pont de Westminster, face à Big
Ben. Au fil des jours, il s’est constitué une galerie de portraits à
faire pâlir d’envie plus d’un collectionneur.
Tandis que la radio répand
des flots de musique endiablée dans la cabine, Sam, les yeux
plissés par l'observation minutieuse des visages qui s’offrent à
l’objectif, photographie inlassablement, d’un clic, les touristes de toutes
nationalités, quelques minutes avant que leur capsule de verre ne glisse
doucement vers l’esplanade. Les voyageurs qui ont effleuré les
nuages accrochés dans le ciel londonien s’évanouissent dans la foule des badauds
sur les quais. Mais, auparavant, certains achètent,
moyennant huit livres sterling, la photo souvenir prise par Sam, livrée en
quelques instants sur papier glacé, dans un cadre et une pochette
de carton décorés d’images à la superposition fantaisiste : Big Ben
jaillissant comme une flèche de la coupole de la cathédrale Saint
Paul, la Tour de Londres éventrée par un bus rouge à étage, Buckingham
Palace à la façade rafraîchie aux couleurs du drapeau britannique, le
tout enrubanné par la Tamise serpentant entre les images selon un
tracé défiant tout réalisme, enroulant et déroulant ses eaux
constellées de paillettes, comme le ferait le fil argenté d’un paquet
cadeau. Les touristes s’éloignent, emportant le souvenir coloré de leur
survol de Londres à bord d’une bulle de verre qui s’élève avec
la légèreté d’une bulle de savon et dont la transparence permet au
regard de se repaître des reliefs de cette ville qui mêle vestiges du passé
et tours audacieuses. Les yeux caressent les rondeurs des coupoles
et des dômes, se perdent dans les pleins et les déliés de la
dentelle des façades gothiques, se posent sur les toits lisses et plats des
bâtiments modernes, se promènent sur les ponts qui enjambent la
Tamise, en suivant les contours vertigineux de Tower Bridge ou les
courbes douces du Millenium Bridge.
Reclus au sol, dans
l’étroite cabine sans fenêtre posée comme une verrue
contre l’une des deux immenses pattes d’acier du London Eye, Sam observe le monde
extérieur à travers ses écrans. Il aime la solitude de son antre
tandis que de l’autre côté de la paroi métallique, s’écoulent la vie
fourmillante du quartier de Westminster et les eaux cendrées du
fleuve que l’éclat de la lumière teinte de brun ou d’argent. Il aime la
pénombre de son poste de travail qui le cache et lui offre une
protection, comme si les murs étaient impuissants à le mettre à l’abri du
regard des visiteurs. Observer sans être vu lui donne l’illusion de
régner sur la rive droite du fleuve et au-delà.
Photographier des milliers
d’inconnus chaque jour, figer sur l’écran des sourires, des regards,
capturer des expressions qui, grâce à la beauté du panorama,
échappent un instant au voile terne dont la grisaille du quotidien
recouvre les visages, donne un sens à son existence. Le soir venu, lorsque la
dernière capsule de verre a déversé les voyageurs sur la terre
ferme, que les dernières photos ont été vendues, que les touristes
regagnent la rive gauche et s’éparpillent dans Londres pour goûter à
l’effervescence du soir puis à l’ivresse de la nuit, d’un clic, il s’empare
des clichés du jour. Il éteint les ordinateurs, les écrans de contrôle, la
radio. Il essuie le bouton rouge d’un coin de son mouchoir.
Enfin, il quitte la cabine et se dirige d’un pas rapide vers le pont de
Westminster, comme s’il était poursuivi par une ombre menaçante ou
par ses propres démons. L’été, le jour décline lorsqu’il traverse
le pont ; pourtant, la luminosité est encore trop intense pour ses yeux
habitués à la pénombre de la cabine. Il trottine plus qu’il ne
marche, les mains enfoncées dans les poches du blouson anthracite
qu’il porte en toutes saisons, les yeux rivés sur le bout de ses
chaussures, cherchant à se protéger de la morsure du vent et de celle des
regards. Pas une seule fois il ne lève les yeux vers Big Ben pourtant si
proche, pas même au moment où l’horloge martèle les heures de son
carillon mat qui semble figer la ville. Sur le pont, passants et
touristes suspendent leurs pas et dirigent leur regard vers l’horloge mais
Sam poursuit son chemin, tête baissée.
Pour lui, elle n’est qu’un
banal élément du décor, une flèche de pierre qu’il
voit tous les jours sur ses écrans. Il s’engouffre dans la bouche du métro, dévale les
escaliers, frôle les murs, se tasse dans un wagon sur le velours élimé d’un
siège, la tête appuyée contre la vitre poisseuse. Il se laisse emporter loin
du centre de Londres, le corps malmené par les sursauts de la
rame, s’abandonnant d’un coup à la torpeur de ceux qui regagnent leur
domicile après leur journée de travail. Il rejoint l’obscurité de son
studio situé au dernier étage d’une vétuste maison de brique rouge, en
banlieue, quelque part entre Aldgate East et Whitechapel. Une fois la porte refermée sur le monde extérieur, Sam allume son ordinateur
et, d’un clic, fait apparaître sur l’écran les photos du
jour. Alors débute un long travail qui le tient éveillé tard dans la nuit.
Observer, choisir, recadrer les photos pour, enfin, imprimer les plus
belles. Lorsqu’il renonce, les yeux rougis par la fatigue, il
s’effondre sur son lit et admire, avant de s’endormir, les images qui tapissent
les murs de la pièce. L’assemblage de portraits forme une
mosaïque de papier glacé que la lumière orangée caresse avec douceur.
Parfois, il feuillette les albums dans lesquels il range tous les clichés
qu’il ne peut exposer sur les murs. Des femmes, seulement des femmes,
blondes, brunes, rousses, au visage ovale ou rond, au teint diaphane ou
sombre, à la peau laiteuse ou cuivrée. Des femmes à la grâce épanouie, des jeunes filles à la beauté à peine éclose. Les regards
timides ou téméraires l’effleurent ou le percent, le bercent lorsqu’enfin il
ferme les yeux. La vie de Sam est une quête insatiable du Beau
féminin. Jour après jour, il kidnappe les sourires offerts à l’objectif, les
imprime et les affiche au mur ou les range dans des albums, à l’abri de la
poussière et de l’érosion du temps. Parmi les centaines de femmes qu’il
photographie chaque jour, il ne garde que deux ou trois clichés,
parfois aucun. Il traque l’harmonie du visage, la délicatesse des traits,
la lumière du regard. Il aime parcourir les albums où les femmes
fraîchement conquises viennent enrichir sa collection. Il capture
l’éclat des yeux, fige les sourires, préserve la fraîcheur du teint de
l’injure des ans. À chacune il fait don de la jeunesse éternelle. En échange, les femmes élues lui offrent leur plus beau
regard constellé d’images de leur survol de Londres. Dans leurs yeux scintille un
kaléidoscope coloré. Il consacre ses nuits et ses jours de repos à ses icônes.
Inlassablement, ses yeux explorent les murs tapissés de photos. Ses
doigts fébriles s’envolent et glissent sur les lèvres entrouvertes,
caressent les chevelures, suivent les contours des joues. À chacune, il murmure le prénom qu’il lui a choisi. Il les aime toutes d’un amour si
profond.
Dans l’unique pièce de son
appartement, il longe les murs, psalmodiant comme un fidèle, égrenant
la longue litanie des prénoms donnés : Soumaya, Iris,
Elvan, Uma, Ophélie, Cornélia, Lia, Shelsy, Mariama, Inès, Aïleen… Il
s’attarde un instant sur la peau veloutée de Leila, noie son regard
dans les yeux noirs de Fatou, effleure le visage de Shauna frôlé
par un rayon de soleil qui en souligne la douceur. Pour toutes, il
ressent une tendresse infinie, avec chacune, il imagine une histoire
d’amour. Liaison brûlante, passion charnelle, aventure romantique, flirt
léger, Sam navigue de l’une à l’autre, comme un marin qui, à
chaque escale, retrouve une femme aimée. Relations d’image et de
papier, brouillons d’amours imparfaites qu’il ne cesse de raturer,
d’effacer et de récrire pour atteindre plénitude et perfection. Il invente des
baisers langoureux échangés dans les allées de Regent’s Park, des mots
brûlants murmurés sur le marché de Notting Hill, des serments
partagés au bord de la rivière Serpentine, des promenades le long des
canaux de Little Venice. Londres est sa complice, la toile de fond
de ses histoires d’amour, un décor de carte postale où ses romances
naissent, s’épanouissent puis se flétrissent. Londres fourmillante de
Portobello Road où il cache ses amours interdites avec Aïcha,
Londres romantique de Green Park où il embrasse Nevetha à l’ombre
des tilleuls millénaires, Londres exubérante de Covent Garden où il
entraîne Lola dans le dédale des allées colorées, Londres élégante
de Kensington où il flâne avec Sandra sur les places verdoyantes
en forme de croissant de lune. Il détache une photo pour l’isoler
des autres, ses yeux fiévreux s’imprègnent du cliché que ses doigts
frôlent. Alors, il reprend le fil de ses amours, poursuit
l’intrigue interrompue la veille ou l’avant-veille. Chaque histoire est gravée dans
sa chair, il ne se trompe jamais. Sam glisse de l’une à l’autre et, au
moment de refermer la page sur une aventure, il mène toujours sa
conquête sur la place de Piccadilly, l’abandonne au pied de la statue
d’Éros. Il la confie au dieu de l’Amour avant de rejoindre celle qui
l’attend ailleurs. Il vit intensément chacune de ses romances. Son corps est
secoué de sanglots lorsqu’il quitte Mina la querelleuse, vibre de
plaisir lorsqu’il s’approche de Hannah la sulfureuse, tremble d’impatience
lorsqu’il attend Sandra la voluptueuse. Grâce à ses compagnes, il
ressent toute la palette d’émotions qu’offre une aventure. Il invente
ruptures tapageuses, étreintes furieuses, retrouvailles émouvantes.
Disputes, jalousies, excès, regrets, remords, éclats de rire, il fait
vibrer toutes les cordes et lorsqu’enfin il ferme les albums ou détourne ses
yeux des photos exposées, il sombre dans un sommeil sans songe.
Sam vit seul avec ses
maîtresses de papier. Il n’a pas d’ami, ne parle à personne. Quelques
paroles échangées avec Mike qu’il croise à l’heure du déjeuner, des
réponses laconiques aux questions que lui pose, par courtoisie, la
caissière du petit supermarché en bas de chez lui. Rien de plus. Une
fois par mois, il prend le train pour la ville de Maidstone, située à une
heure de Londres. Il rend visite à sa mère qui finit de vieillir dans un
institut. Il lui apporte des 1mince
pies à
Noël, des 2hot cross buns à Pâques, des 3muffins le reste de l’année. Il
s’assoit sur une chaise en face de
son lit. Elle le regarde sans le voir vraiment, des miettes de gâteau aux
commissures des lèvres, l’œil
éteint. Sam reste silencieux, il
fixe la pendule et attend que les aiguilles lui indiquent l’heure de
reprendre le chemin de la gare. Alors, il se lève, dépose un baiser sur le
front ridé de sa mère, s’éloigne sans un mot, comme un automate. Il n’a
ni frère, ni sœur, ni cousin. Il s’est
coupé du monde, ne regarde
personne, n’aime personne. Il ignore le monde et ses semblables,
poursuit ses chimères, vit ses amours fantômes.
Sam jette le papier gras
qui enveloppait son 4fish and chips dans la poubelle toute proche.
Il remonte le col de son blouson, regardesa
montre, enfonce ses poings au fond de ses poches, fait quelques pas et s’assied en prenant
soin de replier ses jambes le plus loin possible sous le banc.
Encore quinze minutes avant de rejoindre la cabine et de libérer Mike
qui partira remplacer un autre employé du London Eye, afin qu’il
puisse à son tour prendre sa pause. Un vent frais souffle sur le quai,
gonfle les blousons des passants, ébouriffe les chevelures, froisse
les feuilles des arbres qui bordent la Tamise. Là-haut, les nuages
roulent comme des boules de billard sur le tapis bleu du ciel. Il jette un
regard de côté vers la grande roue qui déploie ses tentacules d’acier et
décrit de larges cercles. Sa carcasse gris argent luit sous les
rayons obliques du soleil, ses bulles de verre scintillent dans la lumière crue de
cette journée de printemps. Il pense à Mike, à toutes les
photos qu’il aura prises avec son flegme habituel, sans se soucier du
cadrage, de la lumière. Cent vingt clichés fichus, inutilisables,
avec peut-être, parmi eux, une perle, une beauté qui aura attendu l’heure
de la pause de Sam pour s’élever au-dessus de la capitale. Face à
lui, sur le fleuve, les bateaux qui transportent les touristes de la Tour
de Londres à Westminster croisent ceux qui proposent la croisière en
sens inverse. Il se laisse distraire par les grappes de piétons qui se
promènent en bordure de Tamise, une foule bigarrée et bruyante
qui semble poussée par le vent.
Soudain, il la voit. Elle
marche seule sur le quai, à l’écart des autres, son téléphone
collé à son oreille. Ses cheveux flamboyants flottent sur ses épaules,
les mèches fines s’envolent, courent sur son front, sa nuque. Sa peau
très blanche est lumineuse. Elle avance lentement mais sa démarche
est assurée. Ses longues jambes fines portent des collants
orangés qui sont comme un écho à sa chevelure rousse. Elle serre contre
elle une grande besace de toile chamarrée. Elle passe à présent
devant Sam. Le vent capture son odeur et sa voix et les transporte
jusqu’à lui. Son parfum pimenté le fouette et le pénètre. Sa voix
chante des mots qu’il reçoit par bourrasques, comme des embruns salés.
Il n’entend pas toutes les paroles qu’elle sème au vent, mais son
fort accent irlandais évoque des landes âpres, des
comtés reculés aux confins déchiquetés par une mer féroce. Elle est une tornade fauve
venue des terres celtiques, une femme un peu fée, un peu sorcière. Il
se lève et la suit, comme aspiré par l’air qu’elle déplace en marchant. C’est
la première fois qu’il est envoûté par une femme de chair et de
sang et non par son image. Il est bouleversé par cette fille qui
poursuit son chemin sur le quai surpeuplé. Il s’approche tant qu’il
sent la chaleur des flammèches que le vent furieux semble arracher à
ses cheveux. Il marche dans son sillage, fasciné par le balancement
régulier de ses hanches rondes et pleines. Arrivée au pied de la
grande roue, elle prend place au bout de la file des touristes qui
patientent pour acheter leur billet. Sam marque un temps d’arrêt pour
l’observer lorsqu’elle est immobile. Elle garde son bras droit replié sur
son sac, gonflé comme une outre de vent, dans lequel elle vient de
ranger son téléphone. De l’autre, elle remet un peu d’ordre dans ses
cheveux de feu. Elle ne fléchit pas sous le poids de la fatigue comme
les filles alentour qui attendent, le corps à l’abandon, les muscles
relâchés. Elle étire son cou et lève la tête vers le sommet de la roue.
Il avance si près qu’il peut voir les veines bleutées des tempes
palpiter sous la peau translucide. Elle se tourne soudain vers lui et la
lame de ses yeux gris acier le transperce. Elle a le regard dur des femmes
farouches. La froideur de l’expression qui fige son visage tranche
avec le brasier des cheveux qui l’encadrent. Surpris et sans défense,
il se met à trembler et ne sait comment dissimuler sa gêne. Il s’éloigne. Ses
jambes le portent loin d’elle, vers son antre où il pourra cacher
sa honte. Lorsqu’il referme la porte sur la rumeur de la ville, Mike
remarque son agitation mais, peu habitué à échanger avec son
collègue taciturne autre chose que des banalités sur les photos qu’il a
prises pendant son service, il ne demande pas à Sam ce qu’il lui
arrive. D’ailleurs, il sait bien qu’il ne lui arrive jamais rien. Il s’empare
de son journal et quitte la cabine sans plus de cérémonial que le geste
de la main avec lequel il prend congé de Sam chaque jour. Ce
dernier reprend les commandes. Il n’a qu’une idée en tête, prendre en
photo cette fille rousse qui le captive, posséder son image pour inventer
une relation passionnelle. Il sait que son histoire avec elle sera belle et
profonde. Il y aura quelque chose de plus fort que la lueur
d’un regard, la chaleur d’un sourire, l’éclat d’une peau. Elle sera la
Favorite, celle qui fera naître la jalousie dans le cœur de ses rivales de
papier. Il a capturé son odeur et, pour la première fois, il ressent
un émoi qu’il ne connaissait pas. Il sent que plus rien ne sera comme
avant. Il parvient peu à peu à maîtriser le tremblement de ses doigts
et son index effleure à nouveau régulièrement le bouton rouge, figeant
sur l’écran les visages des touristes installés dans leur
capsule. Il jette un coup d’œil
anxieux sur l’écran de contrôle qui balaie la
foule massée devant les guichets. Il ne distingue aucune chevelure
rousse, elle est déjà en vol. Il cherche, fébrile, la silhouette de
la belle inconnue. Il l’imagine dans l’une des bulles de verre
suspendues au-dessus des eaux brunes du fleuve, comme les sujets d’un
mobile ballottés par le vent. Il lui faut patienter. Ni la musique, ni la
concentration qu’exige la qualité des clichés ne trompent son attente.
Il observe un court instant la vue que l’on peut admirer depuis le
sommet de la roue. La Tamise ondule comme une couleuvre aux écailles
gris brun hérissées par le vent. Au loin, la Gherkin Tower pointe
vers les nuages son museau d’acier. On dirait un missile prêt à
s’élancer dans le ciel. Sam pense qu’au même instant le regard de la
belle Irlandaise se perd peut-être aussi dans le fouillis de flèches et
de dômes qui forment la ligne d’horizon de Londres. Soudain, il
l’aperçoit dans la nacelle qui s’immobilise un instant face à l’objectif,
le temps pour Sam de prendre ses occupants en photo. Une secousse le
parcourt. Son cœur s’emballe, il sent la transpiration qui perle
sur ses tempes. Il ne contrôle pas le tumulte intérieur qui l’envahit
brutalement. Sa main en suspens a cessé tout mouvement. Elle est là,
éblouissante. Ses cheveux fauves, à l’abri du vent, ruissellent sur
ses épaules. Appuyée contre la paroi vitrée, elle tourne le dos au
panorama et observe les touristes autour d’elle. De toute évidence, elle
n’est pas attirée par le spectacle de Londres. Dans ses yeux argentés
brille une lueur étrange. Sur ses lèvres pincées est
dessiné un sourire qu’elle semble ne vouloir offrir à personne.
Il s’ébroue enfin pour
s’extraire d’une excitation qui le paralyse. Il renonce à prendre les
autres en photo et se concentre sur sa conquête du jour. Il veut faire
plusieurs clichés pour garder le souvenir de ses jambes, ses hanches,
ses épaules, ses cheveux. Son doigt appuie furieusement sur le bouton
rouge. Il la mitraille. Qu’importe si son regard est dur et froid,
il saura le rendre plus chaleureux, si ses lèvres sont closes, il saura les
ouvrir pour cueillir un baiser. Qu’importe si les touristes
s’inquiètent, à la sortie, de ne pas découvrir leur photo et s’étonnent de voir
défiler des dizaines de clichés de la même jeune femme. S’il est renvoyé,
s’il ne peut plus compléter sa collection, il restera chez lui. Sur
les murs de son studio, il retirera tous les portraits et formera un
immense puzzle pour reconstituer son visage, sa silhouette. Il sait
qu’il passera du temps à humer le souvenir de son parfum. Il épie chacun
de ses gestes pour mieux s’imprégner d’elle, car dans quelques
secondes, elle aura disparu.
Elle s’est éloignée de la
paroi et s’est mise un peu à l’écart du groupe. Elle fouille dans
son grand sac, les yeux fixés sur l’objectif qu’elle a sans doute
repéré. Elle en sort un petit objet noir sur lequel elle exerce une légère
pression, d’un geste lent. Un large sourire fend soudain son visage et
dans ses yeux s’embrasent des étincelles. Sam n’a pas le temps de
fixer cet instant pour l’éternité. Il a juste le temps de comprendre, en
une fraction de seconde. Il entend le bruit sourd de la déflagration
de l’autre côté de la paroi métallique, sent le souffle de l’explosion.
Puis rien, plus rien.
1Mince pie : pâtisserie britannique
(tartelette ou pie) que l’on déguste au moment
des fêtes de Noël. Une mince pie est fourrée de fruits secs
et d’épices.
2Hot cross bun : petite brioche ronde
individuelle, que les Britanniques mangent
pour Pâques et plus
spécialement le jour du Vendredi Saint. Une croix en pâte est
dessinée sur la brioche.
3Muffin : petite pâtisserie
individuelle, comme une grosse madeleine, que les
Britanniques consomment
toute l’année.
4Fish and chips : plat de poisson et de
frites servi avec du vinaigre, typiquement
britannique, qui était
autrefois servi dans un cornet de papier journal.Laurence Marconi
Pascale

2 commentaires:
Voilà une série d'images qui ont le bon goût de la surprise. En trompant le cadre de la seule représentation, elles deviennent parlantes, donnant à voir un hors-champ particulièrement animé et troublant. Bravo Laurence.
Patrick
Belle écriture que voilà! Félicitations
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