Sublimez votre vraie nature ! Au bord de la route, un panneau
vante les mérites d’une eau de source : un couple transporté de bonheur –
sourire niais, regard pétillant – s’abreuve de la boisson miraculeuse. Le
sous-titre indique Parce que nous sommes
faits d’eau.
Ma vraie nature ? Pff, je
ne suis pas potomane, moi ! Efflam saisit son dictaphone. Au volant,
les téléphones portables sont interdits, les dictaphones, non, se dit-il,
savourant sa propre mauvaise foi – une de ces petites lâchetés personnelles
dont il a le secret...
« Mon tempérament… quel est-il ? Comment me définir ?
J’occupe un poste de comptable dans un lycée. Je gère des gens et de l’argent.
Les procédures administratives, ça me connaît, mais les affaires humaines sont
plus délicates… Je suis un peu fermé, aux autres, et à moi-même, aussi, je
crois. »
Il part pour la mer, le temps de
vacances, en quête d’une piste, sinon vers les étoiles, du moins vers un
mieux-être, la rémission, peut-être… Il s’est déjà arrêté à Brest, qui n’est
pas vraiment une ville, mais une île qui brûle de larguer les amarres, un bout
de terre jaloux du grand large. Caressée, battue par les vagues et le vent,
toujours ballottée, jamais sereine… Résolument maritime, elle reflète les états
d’âme mieux que nul autre lieu, exalte les cœurs torturés, enivre les esprits
fantasques. Emportés, ombrageux, souvent usés, sans cesse aux aguets, ses
habitants lui sont semblables : des corps morts qui rêvent de voguer.
Un peu plus loin, sur la côte, la solitude du paysage
hivernal laisse la place à quelques humains, heureux de retrouver un semblant
de vie hors de leur foyer. Ils avancent vers la mer, aimantés. Elle est le
point de mire, le point de chute, le point final de leur promenade. Ils la
longent, la scrutent, s’y plongent. Une vedette s’est échouée sur les rochers,
faisant deux victimes. Les promeneurs observent les gendarmes hisser l’épave
jusqu’à la route. La mer ne pardonne pas. Les Bretons l’ont dans le sang :
il leur faut de l'eau pour respirer. Si vous soulevez le ciré d’un natif du
pays, vous lui verrez les branchies.
Arrivé à bon port sur son lieu de villégiature, Efflam
s’étonne que l’on prenne autant de précautions à extraire ce rafiot disloqué de
l’océan, alors qu’il ne naviguera probablement plus jamais. Il descend sur la
plage, admire les belles courbes des rides d’oscillation formées par les vagues
sur le sable dans la zone de l'estran. On dirait un lit qui aurait gardé
l'empreinte de corps de femmes endormies.
Une fille, ciré rouge et bottes de pluie, lui lance :
-
Dites, vous auriez du feu ?
Blandine, un mélange de Blanche
et de Blédine, un parfum d’enfance transie aux lèvres, est installée dans un renfoncement
naturel formé par la roche. Il bredouille :
-
Euh, non, désolé…
-
Ah, dommage…
Elle pense fonction phatique phrastique, mots du discours, courts. Ce jargon
professoral – déformation professionnelle – l’exaspère autant qu’il la ravit. Elle
s’éloigne à grands pas, cherche des yeux des fumeurs potentiels, semble hésiter
un instant, s’arrête lorsque son regard effleure l'horizon – on la croirait
en proie à une soudaine révélation. Les yeux dans les nuages, elle leur confie
ces mots muets :
On ne s’est pas dit adieu, et,
pourtant, tu as dû en formuler, des paroles définitives que l’on n’a pas
entendues. Tu as dû saluer le ciel, à jamais, la mer et la musique, aussi, et
chacun de nous, en silence, en regards, en soupirs, en pleurs toujours
dissimulés…
Blandine, soudain, se remet
en marche, pour disparaître derrière les rochers qui masquent une partie de la
plage.
Efflam est remonté sur la dune.
Il poursuit son chemin, constate que la coque de noix gît maintenant là-haut,
le flanc éventré.
Il reprend son magnétophone.
« Le silence de la douleur est telle une sombre
normalité : il ne se passe rien, et cependant je sais que quelque chose en moi
est en train de hurler dans un autre champ de conscience auquel je n'ai plus
accès, une mémoire oubliée. Quotidien sans relief. Absence totale de sensations
physiques douloureuses. Et, en plus de la fibre sensorielle, il me manque
la fibre sympathique. Un asocial plongé dans un bain social acide, voilà ce que
je suis… »
Il se tait quand il aperçoit
le ciré rouge en contrebas. Adossée à la paroi rocheuse, elle semble fouiller
le ciel du regard.
Tu souriais. Tu savais que tu
allais te briser les vertèbres et tu souriais.
Efflam s’amuse de la voir si inspirée, comme en proie à
une crise de mysticisme consommé. Il ajoute au micro : « Que peut
donc signifier l’expression mysticisme
consommé ? Un potage contemplatif, peut-être ? »
Il se détourne de la plage pour aller se réfugier au
bistrot, de l'autre côté de la route. Il a besoin de chaleur, de réconfort. Il
est accueilli par un concert d’aboiements. Juchée sur les pattes arrière, la
chose le menace du haut de ses trente centimètres. Il s’empresse de s’asseoir et
commande une bière Océane. Une
fois servi, il sort son appareil, l’essuie, appuie par erreur sur retour rapide,
l’arrête, puis le remet dans sa poche.
La porte tintinnabule. Le
chien aboie. Le canot gît toujours sur le bord de la chaussée. Tiens, le
ciré rouge… Elle s’installe à trois tables de lui, un livre posé dans un
coin qu’elle n’ouvre pas. Il reprend le cours de ses pensées, sans les dire à
voix haute, cette fois :
Tu sais que ton corps est au supplice, mais les plaies n’ont aucun écho
en toi, alors ton esprit se charge de souffrance, pour que ta plainte soit
reçue, ton sang reconnu comme sacré, et non versé en vain, car voici le drame
de l’a-douleur : l’organisme semble anesthésié, et on a l'impression de
flotter dans un monde cotonneux.
Moi, ce que j’aime, c’est le roc.
Paf !
Le livre est tombé de la
table, mais elle ne s'en préoccupe pas. Elle continue de tourner la petite
cuillère dans sa tasse, le regard fixé sur le mur d’en face. Mi-amusé,
mi-curieux, Efflam se lève pour ramasser l’ouvrage. Il a le temps d’en lire le
titre – Le miracle de l’eau – avant de le tendre à la
demoiselle.
-
Merci, dit-elle, il est
précieux.
Une illuminée ! Elle croit aux miracles… Il
lance :
-
Ça parle de l’eau de
Lourdes, c’est ça ?
Elle part d’un petit
rire :
-
Non, pas vraiment, ce
n’est pas tout à fait le genre de miracle auquel je crois…
-
Ah ? Et vous croyez
en quoi, alors ?
-
Au pouvoir de l’esprit,
et de la matière, aussi, la matière à l’état liquide…
Il brandit son
verre :
-
Vous pensez réellement
que ceci a des pouvoirs magiques ?
Elle hausse les
épaules :
-
Ce que vous buvez, là,
non, même si cette bière est brassée à l’eau de mer, mais certains liquides,
oui… D’ailleurs, nous sommes tous des créatures aquatiques : nos cellules
se développent dans le liquide amniotique…
-
Oui, bien sûr, mais la
petite enfance n’a pas grand-chose à voir avec la suite, n’est-ce pas ?
-
Vous savez, on en parle
souvent comme d'une période enchantée, c'est pourtant durant les premières
années qu'on découvre l'horreur du monde. Et ça n’est pas plus mal, car on se
sent exister pleinement. La vie trop douce ne permet pas de prendre la mesure
des choses à accomplir ni d’en saisir l’urgence. Comprendre très jeune que
l'enfer est sur Terre aide à supporter de nombreuses souffrances et, surtout, à
en relativiser l’impact.
Il se dit qu'elle est
quand même sacrément givrée, avec son ciré couleur carapace de crabe. Il
commence à regretter d'avoir engagé la conversation. Il doit trouver une façon
de conclure... Une affiche au mur lui donne une idée. Elle représente un oiseau
mazouté, avec pour légende Agissons ! – ces injonctions stériles
l’énervent, elles exacerbent un sentiment d’impuissance déjà trop présent chez
lui :
-
Vous avez une idée de
l’endroit où elle se trouve, l'ancre de l'Amoco
Cadiz ? On m’a dit que c’était par ici et j’aimerais aller la voir…
-
Elle est plus au nord, sur
le port de Portsall, je peux vous montrer, si vous voulez…
-
Ah oui, c’est gentil… Je
ne connais pas la région, j’arrive de Paris.
-
Vous avez une
voiture ?
Quel con. Dans le panneau.
Il est tombé droit dedans.
En conduisant, il se sent
obligé de meubler :
-
Vous pensez réellement
que nous sommes en enfer ?
-
Oui… La souffrance est
omniprésente…
Ah, voilà qui l’interpelle,
lui dont le corps est en proie à une douloureuse analgésie.
-
Et vous, de quoi souffrez-vous,
si ce n’est pas indiscret… ?
Elle répond dans un
souffle :
-
J’ai perdu une sœur.
Merde. Il déteste les gens
en deuil, il ne sait jamais comment réagir, ça le fout mal à l’aise. Il trouve
la formule d’usage tellement usée qu’il préfère ne rien dire.
Elle poursuit :
-
C’est étrange, vous voyez,
on perd ses clés, on perd son chemin, on peut même perdre la tête… Moi, j’ai
perdu une sœur. Or on n’égare pas une sœur, sinon on pourrait la retrouver, il
y aurait toujours un espoir. Mais j’ai vu son corps, mort…
Vite, dire quelque chose,
ne pas laisser le malaise s’installer. Le regard fixé sur la route, il
ose :
-
Elle est morte de
quoi ?
-
Elle a mis fin à ses jours.
Les sangles, les médicaments, le rasoir, elle avait tout prévu…
Son
débit s’est accéléré. Elle fait une pause, puis :
-
Le plus douloureux, pour
moi, c'est d'avoir été absente de sa décision. Elle a fait un geste dont je
suis exclue, ça m’est insupportable… Le seul lien avec l’au-delà de ma sœur, ce
sont les mots qu’elle a écrits avant de se pendre.
Elle se tait. Il attend. Il
espère ces mots.
Après quelques minutes durant
lesquelles elle se perd dans la contemplation du paysage qui défile, il hasarde
:
-
Elle vous a écrit… une lettre ?
-
Une lettre, oui.
Un sourire triste effleure son
visage. Un silence, puis elle reprend :
-
Vous connaissez le chant des dunes ? Les grains de sable qui
vibrent dans le désert en émettant des sons ?
-
Vaguement, oui…
-
Eh bien, au sein de l’univers, tout est une question de vibrations.
La voix, la pensée émettent une pulsation, celle-ci se propage à travers
l’espace et modifie notre environnement à tout instant. Si je pense amour, là, maintenant, très fort,
j'envoie une onde qui va le porter vers un être en manque d’affection. J’ai
découvert cela grâce à ma sœur. Le lendemain de sa mort, quand je me suis
réveillée dans un monde sans sœur, j'ai jeté des bouteilles à la mer...
-
… Avec des messages dedans ?
-
Non, non, rien de tel… L’eau suffit, elle porte en elle toutes
les intentions dont on veut la charger, il suffit d’y croire, je pense…
Comme pour appuyer ses paroles,
elle sort une bouteille de son sac, inscrit curiosité au feutre sur le plastique, un
feutre d’un bleu profond, presque noir.
-
Vous voyez, si je mettais cette eau au congélateur jusqu’à ce
qu’elle gèle, et que vous compariez les cristaux ainsi formés à d’autres, non
soumis à l’influence du mot curiosité,
leur aspect serait tout à fait différent !
Face à son enthousiasme enfantin,
il ironise :
-
Et alors ? J’imagine que la glace n'a jamais les mêmes contours...
C’est ça, le miracle dont parle votre livre ?
-
Tout à fait, mais écoutez-moi au lieu de faire des
sarcasmes : les cristaux produits par de l’eau soumise à des messages
positifs sont tout simplement magnifiques, alors que ceux qui ont subi
l'influence de mots négatifs sont complètement chaotiques.
-
Ah, parce que l’auteur s’est amusé à tester ce genre de
choses ?
-
Oui, dit-elle en jouant distraitement avec le récipient. Le
matin qui a suivi le décès de ma sœur, j'ai pris les bouteilles qui me
servaient à m'emplir de la force de cette eau et je suis allée jusqu'à l'océan.
J’y ai jeté amour, j’y ai jeté gratitude, harmonie, aussi, et quelques autres… »
Détournant les yeux de la route,
il capte le pauvre sourire triste qui éclaire à peine son visage par
intermittence, la limpidité de son regard, son air interrogateur, un peu perdu
dans le vague. On dirait un phare désolé au milieu des flots dont la lueur
peinerait à percer les ténèbres.
Elle se replie dans ses pensées, parle à celle qu’elle ne
cesse d’interpeller, de maudire, de fêter, mais les âmes n’ont pas de nom, ça,
elle le sait : depuis sa disparition, sa sœur ne s’appelle plus…
Disparition. Quel mot incongru. Tu étais toujours là, après. Les
souvenirs me tourmentent, ceux que je ne retrouve pas, car tu deviens
aléatoire. Toi, tu ne disparais pas, mais toi et moi, les moments partagés, qui s’éloignent chaque jour à mesure
que le sable du temps s’écoule.
Efflam sent l’anxiété croître. Angoisse et
tristesse : le cocktail explosif. Désemparé face à cette âme en peine, hanté
par une douleur insondable car défaillante, il voudrait aller plus loin, plus
profond dans sa souffrance à elle pour calmer la sienne, il aimerait savoir le
faire. Aider. Communiquer.
Il ne sait pas.
-
Écoutez, l’ancre de l’Amoco
Cadiz, on laisse tomber. J'ai dit ça juste parce que j'essayais de vous fuir…
Blandine éclate de rire.
-
Ah ben vous en êtes un drol,
vous ! Il fallait me prévenir que vous vouliez vous débarrasser de moi !
Dès qu'il parle vrai c'est la même chose : on se moque de
lui. Il se sent pris au piège. L’étau se resserre sur sa gorge.
-
Arrêtez-vous là, je me débrouillerai pour rentrer.
Elle a dit ça d’un ton qui ne trahit nul affect,
fermement, sans état d’âme aucun. Le panneau indique Melon, un nom qui lui évoque toujours onomastication,
terme qu’elle a plaisir à mâchouiller longuement. La route borde la mer. Efflam
gare la voiture sur le bas-côté. Elle descend sans un mot, s'éloigne à pas
rapides. Il a envie de pleurer. Il respire déjà moins bien. De petites
inspirations vers le haut, une grande expiration vers le bas, et le voilà qui
chiale comme un gosse. Il ouvre la boîte à gants, fouille frénétiquement
jusqu’à trouver son cran d’arrêt, un vieux Mercator à la lame un peu ternie.
Blandine poursuit sa marche vers le nord. Les vagues qui
se brisent en contrebas creusent en elle le vide laissé par l'absente. Même si
les souvenirs qu’elle a de sa sœur se délitent dans le ressac de sa mémoire,
cette béance lui parle de leur histoire commune. Je n'ai perdu personne, j'ai trouvé l'absence. Depuis le geste
ultime, ses membres sont gourds – ultime :
c’est ce que tu es désormais. Elle a l’impression d’être plongée dans de la
vase et que le moindre mouvement la ferait sombrer. Accompagner la vase, faire corps avec elle, surtout ne pas me débattre,
ce serait le meilleur moyen de couler.
Efflam a remonté sa manche et découvert un bras strié de
raies rouges. Son souffle s'apaise peu à peu tandis que la lame du couteau
trace de nouveaux sillons dans la peau, incisions superficielles mais
suffisantes pour laisser le sang affluer. Je
suis vivant, je suis vivant, je suis vivant… La plainte monte et va en
s’amplifiant, au même rythme que les coups portés sur sa chair. On découvre l’horreur du monde et on se sent
exister pleinement. Les mots de Blandine lui reviennent et il s’acharne de
plus belle jusqu’à se vider de toute énergie. Il retombe dans le siège,
haletant, hébété, abattu. Rien. Aucune douleur. Il regarde le pauvre bras
meurtri et ensanglanté. Dégoûté, désolé. Il enrage. Quinze ans déjà que son
cerveau l'a trahi, quinze ans depuis cet accident vasculaire cérébral qui l’a laissé
dans le coma plusieurs mois durant, long sommeil dont il finit par se
réveiller, cotonneux, sa femme à ses côtés, Alexia, rayonnante de le voir
ressusciter. S’ensuivit toute une batterie de tests pour déterminer ce qui l’a
débranché de sa vie, car il s'agit bien de cela : souffrir, c'est exister, se
sentir là. Chez lui, le message que les neurones devraient transmettre
ne passe pas. L'information n'est pas relayée. Il est coupé de sa chair, coupé
de ce qui fait de lui un être vivant. Le cordon ombilical qui reliait son âme à
son corps a été sectionné.
Blandine a fait halte au restaurant le Chenal, dont elle apprécie
la situation, face à la mer, mais aussi l'ambiance, sympathique et feutrée. Elle
s’installe sur un canapé, devant ce qui ressemble à un banc très bas taillé
dans un bois sombre.
-
Ah, tu as choisi la bonne place ! s'exclame Théo, le serveur,
on vient de recevoir du mobilier africain, c'est une table d'autopsie…
Perplexe, la jeune femme observe le meuble : un
plateau très étroit, tout en longueur, avec, à l'une des extrémités, une
tablette penchée qui doit permettre de poser la tête du cadavre.
-
Brrr ! C’est sordide, dis donc ! Elle a déjà servi ?
-
Non, tu penses bien ! Qu’est-ce que tu prends ?
Elle commande une godinette, joyeux mélange très
sucré de fraises, d’eau-de-vie et de vin blanc, mais préfère aller s'installer
à l'extérieur, sur la terrasse devant laquelle des enfants jouent au ballon,
loin de cette table mortuaire. Elle pense à cet homme dont elle ne sait quasiment
rien, un type un peu paumé, probablement... Sans qu'elle sache pourquoi, il
l'émeut. Elle à qui l'on reproche souvent son ton docte a toujours été attirée
par les esprits taciturnes.
Théo lui apporte son apéritif.
-
Ça fait un moment qu’on ne t’avait pas vue dans le coin,
dis ?
-
Eh oui, à la saison froide, j’hiberne ! Là, j’étais en
route pour aller voir l'ancre de l'Amoco, et puis je me suis arrêtée en
chemin...
-
C’est bizarre d’exposer le symbole d’un naufrage aussi
dramatique…
-
Je suppose que ça rapporte quelque argent à la commune… Mais
tu as raison, on en a assez souffert comme ça…
-
Bof, j’étais encore dans les limbes, alors…
-
Pour moi, ça reste un souvenir d’enfance maculé d’une glue
noire et visqueuse, l’interdiction de grimper sur les rochers, qui étaient
pourtant notre aire de jeux favorite, et surtout les oiseaux… épouvantails
figés dans leur habit mortuaire… Ça fait partie de ma Bretagne, au même
titre que le breton…
-
Ah bon, tu le parles ?
-
Hélas, non… Ma grand-mère paternelle le parlait, pourtant,
mais mon père n'a pas eu le droit de se l'approprier... Le monde de ma
grand-mère a disparu le jour où l'on a décidé de sanctionner les enfants pour
le moindre mot prononcé dans la langue de leur pays. Tu sais, comme le réflexe
de Pavlov : un terme breton, une punition...
Elle prend une gorgée du breuvage qui la fait tousser
tellement il est fort.
-
Tu vois, on m’a coupée de mes racines avant même ma naissance…
-
Pourquoi tu ne l’apprends pas ?
-
Ce monde-là n’existe plus… Tu peux toujours déchiffrer des
hiéroglyphes, tu ne feras pas renaître la civilisation égyptienne qui les a
créés. Quand une langue meurt, elle emporte avec elle tout l’univers qu’elle
décrivait…
-
Là, tu exagères, quand même !
-
Mais il ne s’agit pas seulement d’un moyen d’expression, de
vocabulaire et de grammaire, non, c’est toute une réalité ! Si tu la
compares à un bateau, les œuvres mortes, la partie émergée, représenteraient le
mode de vie… En dessous, tu as les œuvres vives, celles que l'on ne voit pas,
qu'on pourrait associer aux mots, aux idées... Les unes ne peuvent exister sans
les autres... Par exemple, savais-tu que les Indiens n'avaient pas de verbe protéger
pour la nature, tout simplement parce qu'ils ne la mettaient pas en danger ?
Ma grand-mère, elle, a dit des mots d’amour en breton, et avec lui, cet
amour-là est mort…
-
Mouais, c’est extrême comme raccourci…
-
Mais je suis quelqu’un d’extrême ! Je suis née au bout du
monde !
Théo s’esclaffe avant de s’excuser :
-
Attends, il faut que j’aille servir…
Il retourne à l'intérieur du
restaurant. Blandine pense à sa sœur, à celle qui, dans sa famille, avait
repris le flambeau de ce parler inconnu et lui en rapportait des bribes, tels
les trophées d’une civilisation perdue... Elle pense au silence des morts qui
s'apparente à celui de l'univers dans lequel ils se sont fondus... Certains mots doivent disparaître de mon
dictionnaire intime, références devenues trop douloureuses, expressions,
paroles et musiques, vivier d'un imaginaire conjoint. En réponse à ton mutisme,
mon vocabulaire se fait lacunaire.
Un ballon atterrit à ses pieds. Blandine le renvoie au
gamin, puis se dirige vers les toilettes. Les femmes à gauche, les hommes à
droite. Au milieu, les lavabos, communs. Là, Efflam est en train de se laver
les mains. La jeune fille marque un temps d'arrêt, car elle constate que, non, ce ne sont pas les mains qu'il passe sous
l'eau, mais les avant-bras... Et ce qu’elle distingue également, au moment de
refermer la porte, c'est la coloration rouge du liquide qui ruisselle de ses
bras.
Efflam panique. Il l’a vue entrer
mais ne sait que faire. Vite, disparaître ! M'enfermer aux WC, jusqu’à ce qu'elle s'en aille. Après, il
avisera. Dans la précipitation, il fait tomber le dictaphone de sa poche et sa
voix résonne tout à coup :
« …Je sais que
quelque chose en moi est en train de hurler dans un autre champ de conscience
auquel je n'ai plus accès, une mémoire oubliée. Quotidien sans relief… »
Le volume est au maximum, bon dieu ! Il faut qu’il
l’arrête !
« …Absence totale de
sensations physiques douloureuses. Et, en plus de la fibre
sensorielle, il me manque la fibre sympathique. Un asocial plongé dans un bain social acide, voilà ce que je suis… »
Le temps de s’essuyer grossièrement les mains et il fait
taire sa voix. Il file se réfugier aux WC. Lui et sa manie de s’enregistrer… Il
se parle, sans arrêt il se parle, parce qu’il ne sait pas parler aux autres. Il
n’est qu’un pauvre type, rien d’autre. Sa femme avait tenté de le raisonner, de
le réconcilier avec son corps, car elle ne supportait pas ses mutilations devenues
trop fréquentes – à elle, il était difficile de les cacher. Au final, il ne lui
inspirait plus que de la peur.
Efflam entend la porte s’ouvrir. Sa passagère névrosée est
sortie. Il va pouvoir quitter cet endroit où il espérait... quoi, d'ailleurs ?
Parvenir à la fin de ses souffrances en allant jusqu'à la fin de la terre ?
Alexia lui avait tout d’abord pris rendez-vous chez un
psychiatre, avant de l’inscrire à un cours de yoga, pour te reconnecter avec tes énergies vitales, selon ses dires. Elle l’avait ensuite
emmené en voyage en Nouvelle-Calédonie, après avoir lu un article à propos d’une
tribu kanake dont le chef se déclarait capable de réincarner un homme en proie
à des idées suicidaires, enfin, sur un plan symbolique, s’était-elle
exclamée, sans doute pour excuser l’absurdité de la démarche. Sur place, le
sorcier ne voulut pas les recevoir, car il fallait faire coutume, selon
l’expression consacrée. Or, aucun des guides touristiques parcourus par sa
femme n’évoquait le don que l’on doit effectuer, et qui atteste de la valeur
des mots échangés – ou peut-être s’agissait-il d’un acte de lecture
manqué ? Quant à cette tradition, Efflam y voyait le même principe que
celui de la digraphie en comptabilité : ce qui est porté au débit d’un
compte est crédité sur un autre… C’est un flux d’événements dont la balance
doit être équilibrée : je te transmets mon expérience et tu gagnes en
sagesse… Il ne put en bénéficier, comme si on lui eût refusé la souffrance
qu’il quémandait. Ils étaient rentrés en métropole, elle, dépitée, lui, plutôt
soulagé malgré ce sentiment d’injustice. Le lendemain de leur retour, Alexia
quittait le domicile conjugal pour ne plus jamais revenir. Il s'était alors
installé dans sa petite routine, de huit heures du matin à dix-huit heures le
soir – sauf réunion tardive – en habit de fonctionnaire, le reste du temps
enfermé chez lui, à avaler ses inhibiteurs
sélectifs de la recapture de la sérotonine – d’après le descriptif de son
antidépresseur – et à bricoler dans son atelier. Quand ses crises d’angoisse le
prenaient, sa caisse à outils se révélait le meilleur des anxiolytiques. La
cisaille ou le cutter pour les bras et les jambes, le marteau ou la pince pour
les doigts de pieds – il évitait la main, trop visible.
Blandine a repris la route. Elle marche dans le soir qui
vient, dans cette zone crépusculaire où les âmes des défunts semblent enfin
accessibles. Elle se confie une nouvelle fois au ciel :
Autant de mots que
je ne te dirai pas, autant de rires qui ne se mêleront pas au tien, autant de
larmes que tu ne me verras pas verser, autant d’autant que j’aurais voulu
pouvoir partager. Je ne peux pas
comprendre ta douleur, mais mon amour pour toi est toujours aussi fort.
Elle tourne le regard vers l’océan noir qui disperse ses
paroles silencieuses dans le vent :
C’est ça, la
mort : de l’amour en souffrance.
Efflam revient à sa table,
soulagé de ne voir le ciré rouge nulle part. En s’installant, il découvre qu’on
lui a apporté de l’eau au lieu du vin qu’il a commandé. Faisant un geste au
barman pour lui signaler l'erreur, il saisit la bouteille et remarque alors le
mot qui y est inscrit au crayon, un feutre d’un bleu très profond, presque
noir : DOULEUR.
Quand le serveur arrive à sa table, Efflam s’excuse :
-
Ça ira, j’ai trouvé ce que je cherchais, je vous
remercie. »
Fouettée par le vent, Blandine
avance sur la plage, s'enfonce dans la mer et ne s'arrête qu'au moment où l’eau
la submerge. J'y ai jeté amour. J'y ai jeté gratitude. Harmonie, aussi, et
quelques autres...
C'était le seul endroit où les retrouver.
Halicante
Pascale
photo : M.M
2 commentaires:
et ce texte, de la muse qui le cite ?
quant à la photo, superbe ... on trouve aussi des cairns en bord de mer ?
j aime Alicante sans ce H poteaux de rugby ... pourtant joli dans harmonie oui ...
Ravie de te lire ici Halicante; une histoire de bout du monde, que tu salueras pour moi, toi qui en fais si bien le porte parole.
Amicalement
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