lundi 12 septembre 2011

La symbolique des fluides







Sublimez votre vraie nature ! Au bord de la route, un panneau vante les mérites d’une eau de source : un couple transporté de bonheur – sourire niais, regard pétillant – s’abreuve de la boisson miraculeuse. Le sous-titre indique Parce que nous sommes faits d’eau.

Ma vraie nature ? Pff, je ne suis pas potomane, moi ! Efflam saisit son dictaphone. Au volant, les téléphones portables sont interdits, les dictaphones, non, se dit-il, savourant sa propre mauvaise foi – une de ces petites lâchetés personnelles dont il a le secret...

« Mon tempérament… quel est-il ? Comment me définir ? J’occupe un poste de comptable dans un lycée. Je gère des gens et de l’argent. Les procédures administratives, ça me connaît, mais les affaires humaines sont plus délicates… Je suis un peu fermé, aux autres, et à moi-même, aussi, je crois. »

Il part pour la mer, le temps de vacances, en quête d’une piste, sinon vers les étoiles, du moins vers un mieux-être, la rémission, peut-être… Il s’est déjà arrêté à Brest, qui n’est pas vraiment une ville, mais une île qui brûle de larguer les amarres, un bout de terre jaloux du grand large. Caressée, battue par les vagues et le vent, toujours ballottée, jamais sereine… Résolument maritime, elle reflète les états d’âme mieux que nul autre lieu, exalte les cœurs torturés, enivre les esprits fantasques. Emportés, ombrageux, souvent usés, sans cesse aux aguets, ses habitants lui sont semblables : des corps morts qui rêvent de voguer.

Un peu plus loin, sur la côte, la solitude du paysage hivernal laisse la place à quelques humains, heureux de retrouver un semblant de vie hors de leur foyer. Ils avancent vers la mer, aimantés. Elle est le point de mire, le point de chute, le point final de leur promenade. Ils la longent, la scrutent, s’y plongent. Une vedette s’est échouée sur les rochers, faisant deux victimes. Les promeneurs observent les gendarmes hisser l’épave jusqu’à la route. La mer ne pardonne pas. Les Bretons l’ont dans le sang : il leur faut de l'eau pour respirer. Si vous soulevez le ciré d’un natif du pays, vous lui verrez les branchies.

Arrivé à bon port sur son lieu de villégiature, Efflam s’étonne que l’on prenne autant de précautions à extraire ce rafiot disloqué de l’océan, alors qu’il ne naviguera probablement plus jamais. Il descend sur la plage, admire les belles courbes des rides d’oscillation formées par les vagues sur le sable dans la zone de l'estran. On dirait un lit qui aurait gardé l'empreinte de corps de femmes endormies.

Une fille, ciré rouge et bottes de pluie, lui lance :

-         Dites, vous auriez du feu ?

Blandine, un mélange de Blanche et de Blédine, un parfum d’enfance transie aux lèvres, est installée dans un renfoncement naturel formé par la roche. Il bredouille :

-         Euh, non, désolé…
-         Ah, dommage…

Elle pense fonction phatique phrastique, mots du discours, courts. Ce jargon professoral – déformation professionnelle – l’exaspère autant qu’il la ravit. Elle s’éloigne à grands pas, cherche des yeux des fumeurs potentiels, semble hésiter un instant, s’arrête lorsque son regard effleure l'horizon – on la croirait en proie à une soudaine révélation. Les yeux dans les nuages, elle leur confie ces mots muets :

On ne s’est pas dit adieu, et, pourtant, tu as dû en formuler, des paroles définitives que l’on n’a pas entendues. Tu as dû saluer le ciel, à jamais, la mer et la musique, aussi, et chacun de nous, en silence, en regards, en soupirs, en pleurs toujours dissimulés…

Blandine, soudain, se remet en marche, pour disparaître derrière les rochers qui masquent une partie de la plage.

Efflam est remonté sur la dune. Il poursuit son chemin, constate que la coque de noix gît maintenant là-haut, le flanc éventré.
Il reprend son magnétophone.

« Le silence de la douleur est telle une sombre normalité : il ne se passe rien, et cependant je sais que quelque chose en moi est en train de hurler dans un autre champ de conscience auquel je n'ai plus accès, une mémoire oubliée. Quotidien sans relief. Absence totale de sensations physiques douloureuses. Et, en plus de la fibre sensorielle, il me manque la fibre sympathique. Un asocial plongé dans un bain social acide, voilà ce que je suis… »

Il se tait quand il aperçoit le ciré rouge en contrebas. Adossée à la paroi rocheuse, elle semble fouiller le ciel du regard.

Tu souriais. Tu savais que tu allais te briser les vertèbres et tu souriais.

Efflam s’amuse de la voir si inspirée, comme en proie à une crise de mysticisme consommé. Il ajoute au micro : « Que peut donc signifier l’expression mysticisme consommé ? Un potage contemplatif, peut-être ? »

Il se détourne de la plage pour aller se réfugier au bistrot, de l'autre côté de la route. Il a besoin de chaleur, de réconfort. Il est accueilli par un concert d’aboiements. Juchée sur les pattes arrière, la chose le menace du haut de ses trente centimètres. Il s’empresse de s’asseoir et commande une bière Océane. Une fois servi, il sort son appareil, l’essuie, appuie par erreur sur retour rapide, l’arrête, puis le remet dans sa poche.

La porte tintinnabule. Le chien aboie. Le canot gît toujours sur le bord de la chaussée. Tiens, le ciré rouge… Elle s’installe à trois tables de lui, un livre posé dans un coin qu’elle n’ouvre pas. Il reprend le cours de ses pensées, sans les dire à voix haute, cette fois :

Tu sais que ton corps est au supplice, mais les plaies n’ont aucun écho en toi, alors ton esprit se charge de souffrance, pour que ta plainte soit reçue, ton sang reconnu comme sacré, et non versé en vain, car voici le drame de l’a-douleur : l’organisme semble anesthésié, et on a l'impression de flotter dans un monde cotonneux.
Moi, ce que j’aime, c’est le roc.

Paf !
Le livre est tombé de la table, mais elle ne s'en préoccupe pas. Elle continue de tourner la petite cuillère dans sa tasse, le regard fixé sur le mur d’en face. Mi-amusé, mi-curieux, Efflam se lève pour ramasser l’ouvrage. Il a le temps d’en lire le titre – Le miracle de l’eau – avant de le tendre à la demoiselle.

-         Merci, dit-elle, il est précieux.

Une illuminée ! Elle croit aux miracles… Il lance :

-         Ça parle de l’eau de Lourdes, c’est ça ?

Elle part d’un petit rire :

-         Non, pas vraiment, ce n’est pas tout à fait le genre de miracle auquel je crois…
-         Ah ? Et vous croyez en quoi, alors ?
-         Au pouvoir de l’esprit, et de la matière, aussi, la matière à l’état liquide…

Il brandit son verre :

-         Vous pensez réellement que ceci a des pouvoirs magiques ?

Elle hausse les épaules :

-         Ce que vous buvez, là, non, même si cette bière est brassée à l’eau de mer, mais certains liquides, oui… D’ailleurs, nous sommes tous des créatures aquatiques : nos cellules se développent dans le liquide amniotique…
-         Oui, bien sûr, mais la petite enfance n’a pas grand-chose à voir avec la suite, n’est-ce pas ?
-         Vous savez, on en parle souvent comme d'une période enchantée, c'est pourtant durant les premières années qu'on découvre l'horreur du monde. Et ça n’est pas plus mal, car on se sent exister pleinement. La vie trop douce ne permet pas de prendre la mesure des choses à accomplir ni d’en saisir l’urgence. Comprendre très jeune que l'enfer est sur Terre aide à supporter de nombreuses souffrances et, surtout, à en relativiser l’impact.

Il se dit qu'elle est quand même sacrément givrée, avec son ciré couleur carapace de crabe. Il commence à regretter d'avoir engagé la conversation. Il doit trouver une façon de conclure... Une affiche au mur lui donne une idée. Elle représente un oiseau mazouté, avec pour légende Agissons ! – ces injonctions stériles l’énervent, elles exacerbent un sentiment d’impuissance déjà trop présent chez lui :

-         Vous avez une idée de l’endroit où elle se trouve, l'ancre de l'Amoco Cadiz ? On m’a dit que c’était par ici et j’aimerais aller la voir…
-         Elle est plus au nord, sur le port de Portsall, je peux vous montrer, si vous voulez…
-         Ah oui, c’est gentil… Je ne connais pas la région, j’arrive de Paris.
-         Vous avez une voiture ?

Quel con. Dans le panneau. Il est tombé droit dedans.

En conduisant, il se sent obligé de meubler :

-         Vous pensez réellement que nous sommes en enfer ?
-         Oui… La souffrance est omniprésente…

Ah, voilà qui l’interpelle, lui dont le corps est en proie à une douloureuse analgésie.

-         Et vous, de quoi souffrez-vous, si ce n’est pas indiscret… ?

Elle répond dans un souffle :

-         J’ai perdu une sœur.

Merde. Il déteste les gens en deuil, il ne sait jamais comment réagir, ça le fout mal à l’aise. Il trouve la formule d’usage tellement usée qu’il préfère ne rien dire.
Elle poursuit :

-         C’est étrange, vous voyez, on perd ses clés, on perd son chemin, on peut même perdre la tête… Moi, j’ai perdu une sœur. Or on n’égare pas une sœur, sinon on pourrait la retrouver, il y aurait toujours un espoir. Mais j’ai vu son corps, mort…

Vite, dire quelque chose, ne pas laisser le malaise s’installer. Le regard fixé sur la route, il ose :

-         Elle est morte de quoi ?
-         Elle a mis fin à ses jours. Les sangles, les médicaments, le rasoir, elle avait tout prévu…

Son débit s’est accéléré. Elle fait une pause, puis :

-         Le plus douloureux, pour moi, c'est d'avoir été absente de sa décision. Elle a fait un geste dont je suis exclue, ça m’est insupportable… Le seul lien avec l’au-delà de ma sœur, ce sont les mots qu’elle a écrits avant de se pendre.

Elle se tait. Il attend. Il espère ces mots.
Après quelques minutes durant lesquelles elle se perd dans la contemplation du paysage qui défile, il hasarde :

-         Elle vous a écrit… une lettre ?
-         Une lettre, oui.

Un sourire triste effleure son visage. Un silence, puis elle reprend :

-         Vous connaissez le chant des dunes ? Les grains de sable qui vibrent dans le désert en émettant des sons ?
-         Vaguement, oui…
-         Eh bien, au sein de l’univers, tout est une question de vibrations. La voix, la pensée émettent une pulsation, celle-ci se propage à travers l’espace et modifie notre environnement à tout instant. Si je pense amour, là, maintenant, très fort, j'envoie une onde qui va le porter vers un être en manque d’affection. J’ai découvert cela grâce à ma sœur. Le lendemain de sa mort, quand je me suis réveillée dans un monde sans sœur, j'ai jeté des bouteilles à la mer...
-         … Avec des messages dedans ?
-         Non, non, rien de tel… L’eau suffit, elle porte en elle toutes les intentions dont on veut la charger, il suffit d’y croire, je pense…

Comme pour appuyer ses paroles, elle sort une bouteille de son sac, inscrit curiosité au feutre sur le plastique, un feutre d’un bleu profond, presque noir.

-         Vous voyez, si je mettais cette eau au congélateur jusqu’à ce qu’elle gèle, et que vous compariez les cristaux ainsi formés à d’autres, non soumis à l’influence du mot curiosité, leur aspect serait tout à fait différent !

Face à son enthousiasme enfantin, il ironise :

-         Et alors ? J’imagine que la glace n'a jamais les mêmes contours... C’est ça, le miracle dont parle votre livre ?
-         Tout à fait, mais écoutez-moi au lieu de faire des sarcasmes : les cristaux produits par de l’eau soumise à des messages positifs sont tout simplement magnifiques, alors que ceux qui ont subi l'influence de mots négatifs sont complètement chaotiques.
-         Ah, parce que l’auteur s’est amusé à tester ce genre de choses ?
-         Oui, dit-elle en jouant distraitement avec le récipient. Le matin qui a suivi le décès de ma sœur, j'ai pris les bouteilles qui me servaient à m'emplir de la force de cette eau et je suis allée jusqu'à l'océan. J’y ai jeté amour, j’y ai jeté gratitude, harmonie, aussi, et quelques autres… »

Détournant les yeux de la route, il capte le pauvre sourire triste qui éclaire à peine son visage par intermittence, la limpidité de son regard, son air interrogateur, un peu perdu dans le vague. On dirait un phare désolé au milieu des flots dont la lueur peinerait à percer les ténèbres.

Elle se replie dans ses pensées, parle à celle qu’elle ne cesse d’interpeller, de maudire, de fêter, mais les âmes n’ont pas de nom, ça, elle le sait : depuis sa disparition, sa sœur ne s’appelle plus…

Disparition. Quel mot incongru. Tu étais toujours là, après. Les souvenirs me tourmentent, ceux que je ne retrouve pas, car tu deviens aléatoire. Toi, tu ne disparais pas, mais toi et moi, les moments  partagés, qui s’éloignent chaque jour à mesure que le sable du temps s’écoule.

Efflam sent l’anxiété croître. Angoisse et tristesse : le cocktail explosif. Désemparé face à cette âme en peine, hanté par une douleur insondable car défaillante, il voudrait aller plus loin, plus profond dans sa souffrance à elle pour calmer la sienne, il aimerait savoir le faire. Aider. Communiquer.
Il ne sait pas.

-         Écoutez, l’ancre de l’Amoco Cadiz, on laisse tomber. J'ai dit ça juste parce que j'essayais de vous fuir…

Blandine éclate de rire.

-         Ah ben vous en êtes un drol, vous ! Il fallait me prévenir que vous vouliez vous débarrasser de moi !

Dès qu'il parle vrai c'est la même chose : on se moque de lui. Il se sent pris au piège. L’étau se resserre sur sa gorge.

-         Arrêtez-vous là, je me débrouillerai pour rentrer.

Elle a dit ça d’un ton qui ne trahit nul affect, fermement, sans état d’âme aucun. Le panneau indique Melon, un nom qui lui évoque toujours onomastication, terme qu’elle a plaisir à mâchouiller longuement. La route borde la mer. Efflam gare la voiture sur le bas-côté. Elle descend sans un mot, s'éloigne à pas rapides. Il a envie de pleurer. Il respire déjà moins bien. De petites inspirations vers le haut, une grande expiration vers le bas, et le voilà qui chiale comme un gosse. Il ouvre la boîte à gants, fouille frénétiquement jusqu’à trouver son cran d’arrêt, un vieux Mercator à la lame un peu ternie.

Blandine poursuit sa marche vers le nord. Les vagues qui se brisent en contrebas creusent en elle le vide laissé par l'absente. Même si les souvenirs qu’elle a de sa sœur se délitent dans le ressac de sa mémoire, cette béance lui parle de leur histoire commune. Je n'ai perdu personne, j'ai trouvé l'absence. Depuis le geste ultime, ses membres sont gourds – ultime : c’est ce que tu es désormais. Elle a l’impression d’être plongée dans de la vase et que le moindre mouvement la ferait sombrer. Accompagner la vase, faire corps avec elle, surtout ne pas me débattre, ce serait le meilleur moyen de couler.

Efflam a remonté sa manche et découvert un bras strié de raies rouges. Son souffle s'apaise peu à peu tandis que la lame du couteau trace de nouveaux sillons dans la peau, incisions superficielles mais suffisantes pour laisser le sang affluer. Je suis vivant, je suis vivant, je suis vivant… La plainte monte et va en s’amplifiant, au même rythme que les coups portés sur sa chair. On découvre l’horreur du monde et on se sent exister pleinement. Les mots de Blandine lui reviennent et il s’acharne de plus belle jusqu’à se vider de toute énergie. Il retombe dans le siège, haletant, hébété, abattu. Rien. Aucune douleur. Il regarde le pauvre bras meurtri et ensanglanté. Dégoûté, désolé. Il enrage. Quinze ans déjà que son cerveau l'a trahi, quinze ans depuis cet accident vasculaire cérébral qui l’a laissé dans le coma plusieurs mois durant, long sommeil dont il finit par se réveiller, cotonneux, sa femme à ses côtés, Alexia, rayonnante de le voir ressusciter. S’ensuivit toute une batterie de tests pour déterminer ce qui l’a débranché de sa vie, car il s'agit bien de cela : souffrir, c'est exister, se sentir . Chez lui, le message que les neurones devraient transmettre ne passe pas. L'information n'est pas relayée. Il est coupé de sa chair, coupé de ce qui fait de lui un être vivant. Le cordon ombilical qui reliait son âme à son corps a été sectionné.

Blandine a fait halte au restaurant le Chenal, dont elle apprécie la situation, face à la mer, mais aussi l'ambiance, sympathique et feutrée. Elle s’installe sur un canapé, devant ce qui ressemble à un banc très bas taillé dans un bois sombre.

-         Ah, tu as choisi la bonne place ! s'exclame Théo, le serveur, on vient de recevoir du mobilier africain, c'est une table d'autopsie…

Perplexe, la jeune femme observe le meuble : un plateau très étroit, tout en longueur, avec, à l'une des extrémités, une tablette penchée qui doit permettre de poser la tête du cadavre.

-         Brrr ! C’est sordide, dis donc ! Elle a déjà servi ?
-         Non, tu penses bien ! Qu’est-ce que tu prends ?

Elle commande une godinette, joyeux mélange très sucré de fraises, d’eau-de-vie et de vin blanc, mais préfère aller s'installer à l'extérieur, sur la terrasse devant laquelle des enfants jouent au ballon, loin de cette table mortuaire. Elle pense à cet homme dont elle ne sait quasiment rien, un type un peu paumé, probablement... Sans qu'elle sache pourquoi, il l'émeut. Elle à qui l'on reproche souvent son ton docte a toujours été attirée par les esprits taciturnes.

Théo lui apporte son apéritif.

-         Ça fait un moment qu’on ne t’avait pas vue dans le coin, dis ?
-         Eh oui, à la saison froide, j’hiberne ! Là, j’étais en route pour aller voir l'ancre de l'Amoco, et puis je me suis arrêtée en chemin...
-         C’est bizarre d’exposer le symbole d’un naufrage aussi dramatique…
-         Je suppose que ça rapporte quelque argent à la commune… Mais tu as raison, on en a assez souffert comme ça… 
-         Bof, j’étais encore dans les limbes, alors…
-         Pour moi, ça reste un souvenir d’enfance maculé d’une glue noire et visqueuse, l’interdiction de grimper sur les rochers, qui étaient pourtant notre aire de jeux favorite, et surtout les oiseaux… épouvantails figés dans leur habit mortuaire… Ça fait partie de ma Bretagne, au même titre que le breton…
-         Ah bon, tu le parles ?
-         Hélas, non… Ma grand-mère paternelle le parlait, pourtant, mais mon père n'a pas eu le droit de se l'approprier... Le monde de ma grand-mère a disparu le jour où l'on a décidé de sanctionner les enfants pour le moindre mot prononcé dans la langue de leur pays. Tu sais, comme le réflexe de Pavlov : un terme breton, une punition...

Elle prend une gorgée du breuvage qui la fait tousser tellement il est fort.

-         Tu vois, on m’a coupée de mes racines avant même ma naissance…
-         Pourquoi tu ne l’apprends pas ?
-         Ce monde-là n’existe plus… Tu peux toujours déchiffrer des hiéroglyphes, tu ne feras pas renaître la civilisation égyptienne qui les a créés. Quand une langue meurt, elle emporte avec elle tout l’univers qu’elle décrivait…
-         Là, tu exagères, quand même !
-         Mais il ne s’agit pas seulement d’un moyen d’expression, de vocabulaire et de grammaire, non, c’est toute une réalité ! Si tu la compares à un bateau, les œuvres mortes, la partie émergée, représenteraient le mode de vie… En dessous, tu as les œuvres vives, celles que l'on ne voit pas, qu'on pourrait associer aux mots, aux idées... Les unes ne peuvent exister sans les autres... Par exemple, savais-tu que les Indiens n'avaient pas de verbe protéger pour la nature, tout simplement parce qu'ils ne la mettaient pas en danger ? Ma grand-mère, elle, a dit des mots d’amour en breton, et avec lui, cet amour-là est mort…
-         Mouais, c’est extrême comme raccourci…
-         Mais je suis quelqu’un d’extrême ! Je suis née au bout du monde !

Théo s’esclaffe avant de s’excuser :

-         Attends, il faut que j’aille servir…

Il retourne à l'intérieur du restaurant. Blandine pense à sa sœur, à celle qui, dans sa famille, avait repris le flambeau de ce parler inconnu et lui en rapportait des bribes, tels les trophées d’une civilisation perdue... Elle pense au silence des morts qui s'apparente à celui de l'univers dans lequel ils se sont fondus... Certains mots doivent disparaître de mon dictionnaire intime, références devenues trop douloureuses, expressions, paroles et musiques, vivier d'un imaginaire conjoint. En réponse à ton mutisme, mon vocabulaire se fait lacunaire.

Un ballon atterrit à ses pieds. Blandine le renvoie au gamin, puis se dirige vers les toilettes. Les femmes à gauche, les hommes à droite. Au milieu, les lavabos, communs. Là, Efflam est en train de se laver les mains. La jeune fille marque un temps d'arrêt, car elle constate que, non, ce ne sont pas les mains qu'il passe sous l'eau, mais les avant-bras... Et ce qu’elle distingue également, au moment de refermer la porte, c'est la coloration rouge du liquide qui ruisselle de ses bras.

Efflam panique. Il l’a vue entrer mais ne sait que faire. Vite, disparaître ! M'enfermer aux WC, jusqu’à ce qu'elle s'en aille. Après, il avisera. Dans la précipitation, il fait tomber le dictaphone de sa poche et sa voix résonne tout à coup :

« …Je sais que quelque chose en moi est en train de hurler dans un autre champ de conscience auquel je n'ai plus accès, une mémoire oubliée. Quotidien sans relief… »

Le volume est au maximum, bon dieu ! Il faut qu’il l’arrête !

« …Absence totale de sensations physiques douloureuses. Et, en plus de la fibre sensorielle, il me manque la fibre sympathique. Un asocial plongé dans un bain social acide, voilà ce que je suis… »

Le temps de s’essuyer grossièrement les mains et il fait taire sa voix. Il file se réfugier aux WC. Lui et sa manie de s’enregistrer… Il se parle, sans arrêt il se parle, parce qu’il ne sait pas parler aux autres. Il n’est qu’un pauvre type, rien d’autre. Sa femme avait tenté de le raisonner, de le réconcilier avec son corps, car elle ne supportait pas ses mutilations devenues trop fréquentes – à elle, il était difficile de les cacher. Au final, il ne lui inspirait plus que de la peur.

Efflam entend la porte s’ouvrir. Sa passagère névrosée est sortie. Il va pouvoir quitter cet endroit où il espérait... quoi, d'ailleurs ? Parvenir à la fin de ses souffrances en allant jusqu'à la fin de la terre ?

Alexia lui avait tout d’abord pris rendez-vous chez un psychiatre, avant de l’inscrire à un cours de yoga, pour te reconnecter avec tes énergies vitales, selon ses dires. Elle l’avait ensuite emmené en voyage en Nouvelle-Calédonie, après avoir lu un article à propos d’une tribu kanake dont le chef se déclarait capable de réincarner un homme en proie à des idées suicidaires, enfin, sur un plan symbolique, s’était-elle exclamée, sans doute pour excuser l’absurdité de la démarche. Sur place, le sorcier ne voulut pas les recevoir, car il fallait faire coutume, selon l’expression consacrée. Or, aucun des guides touristiques parcourus par sa femme n’évoquait le don que l’on doit effectuer, et qui atteste de la valeur des mots échangés – ou peut-être s’agissait-il d’un acte de lecture manqué ? Quant à cette tradition, Efflam y voyait le même principe que celui de la digraphie en comptabilité : ce qui est porté au débit d’un compte est crédité sur un autre… C’est un flux d’événements dont la balance doit être équilibrée : je te transmets mon expérience et tu gagnes en sagesse… Il ne put en bénéficier, comme si on lui eût refusé la souffrance qu’il quémandait. Ils étaient rentrés en métropole, elle, dépitée, lui, plutôt soulagé malgré ce sentiment d’injustice. Le lendemain de leur retour, Alexia quittait le domicile conjugal pour ne plus jamais revenir. Il s'était alors installé dans sa petite routine, de huit heures du matin à dix-huit heures le soir – sauf réunion tardive – en habit de fonctionnaire, le reste du temps enfermé chez lui, à avaler ses inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine – d’après le descriptif de son antidépresseur – et à bricoler dans son atelier. Quand ses crises d’angoisse le prenaient, sa caisse à outils se révélait le meilleur des anxiolytiques. La cisaille ou le cutter pour les bras et les jambes, le marteau ou la pince pour les doigts de pieds – il évitait la main, trop visible.

Blandine a repris la route. Elle marche dans le soir qui vient, dans cette zone crépusculaire où les âmes des défunts semblent enfin accessibles. Elle se confie une nouvelle fois au ciel :

Autant de mots que je ne te dirai pas, autant de rires qui ne se mêleront pas au tien, autant de larmes que tu ne me verras pas verser, autant d’autant que j’aurais voulu pouvoir partager. Je ne peux pas comprendre ta douleur, mais mon amour pour toi est toujours aussi fort.

Elle tourne le regard vers l’océan noir qui disperse ses paroles silencieuses dans le vent :

C’est ça, la mort : de l’amour en souffrance.

Efflam revient à sa table, soulagé de ne voir le ciré rouge nulle part. En s’installant, il découvre qu’on lui a apporté de l’eau au lieu du vin qu’il a commandé. Faisant un geste au barman pour lui signaler l'erreur, il saisit la bouteille et remarque alors le mot qui y est inscrit au crayon, un feutre d’un bleu très profond, presque noir : DOULEUR.

Quand le serveur arrive à sa table, Efflam s’excuse :

-         Ça ira, j’ai trouvé ce que je cherchais, je vous remercie. »

Fouettée par le vent, Blandine avance sur la plage, s'enfonce dans la mer et ne s'arrête qu'au moment où l’eau la submerge. J'y ai jeté amour. J'y ai jeté gratitude. Harmonie, aussi, et quelques autres...
                                                                                                                   
C'était le seul endroit où les retrouver.


Halicante


Pascale
photo : M.M

2 commentaires:

Anonyme a dit…

et ce texte, de la muse qui le cite ?
quant à la photo, superbe ... on trouve aussi des cairns en bord de mer ?

j aime Alicante sans ce H poteaux de rugby ... pourtant joli dans harmonie oui ...

Edith a dit…

Ravie de te lire ici Halicante; une histoire de bout du monde, que tu salueras pour moi, toi qui en fais si bien le porte parole.
Amicalement