Docs pour les intimes. Modèle
1461, trois oeillets, cuir noir, l’aristocrate de la marque. Une icône de
la chaussure. Increvable, presque inusable. Pendant des
années, les bobbies
londoniens
ont arpenté le pavé sans parvenir à lui
faire lâcher prise. Une virtuose du bitume sur coussin d’air. Depuis
vingt ans, mon seul modèle homologué. Depuis cinq minutes, un
vrai cauchemar. Une calamité dans la neige. À Londres, la
neige est moins habile, elle a du mal à se glisser dans le
brouillard. Et puis, Londres, ça grouille de petits Anglais disciplinés qui
balayent le trottoir devant leur porte. Ici, pas d’Anglais, pas de
trottoirs non plus.
Après vingt mètres gagnés
de haute lutte au pas du patineur, je pense aux souliers de
montagne qui chaussent les pieds d’un mort, plus bas dans la voiture.
Je maudis mes Docs
pour la
première fois de ma vie et je fais
demi-tour. Je ne me plains pas, cela aurait pu se terminer autrement.
Dans le long et ennuyeux
trajet qui nous conduisait au poste de police, l’accident avait
ouvert une parenthèse qui ne s’était pas refermée.
Lorsqu’enfin, les cris, le
bruit et les tonneaux avaient bien voulu s’arrêter, j’étais resté
quelques secondes immobile à l’arrière de la voiture. Incrédule.
De gratitude, j’avais
failli embrasser le gros sapin qui avait mis fin à notre course folle. Sans
lui, on continuait allègrement la descente. Le blanc uniforme de la
neige tasse les perspectives, atténue les distances, mais coincé
contre mon arbre, je devinais sans peine que le ravin se terminait plus
bas, beaucoup plus bas. Un coup de chance phénoménal. Une
entaille sur mon front colorait le décor, mon genou droit semblait
gonflé d’orgueil, je ne m’en sortais pas si mal. Les deux autres
passagers ne s’en sortaient pas du tout. Quand la météo daignera se
calmer, on viendra les chercher. Ils patientent dans la voiture, caveau
provisoire, et fournissent un équipement plus adapté à mon
environnement.
Même équipé randonneur,
l’ascension reste sportive. Cela me prend un moment pour
remonter à quatre pattes sur la route avec mes Docs autour du cou. J’ai l’air
d’un cocker dont les oreilles balaient la neige. Je pioche,
brasse des tonnes de poudreuse et je comprends assez vite pourquoi les
ventes de raquettes connaissent une croissance exponentielle. Sur la
route, j’ai le choix entre passer le col et basculer de l’autre côté
ou bien redescendre dans la vallée. Trente kilomètres dans chaque
sens avant de rejoindre le premier signe de civilisation. J’oublie le
col et j’opte pour la descente.
Ça fait maintenant une
heure que je patauge. Je traîne la jambe le long d’une route où la
tempête réduit la visibilité à dix mètres. Par un temps pareil, pas
la moindre chance de croiser un touriste. Mon portable s’étonne
quand je cherche du réseau. Les rafales figent la morsure des flocons sur
mes joues. Le froid intense me rappelle chaque seconde pourquoi je
ne dois pas m’arrêter de marcher. Largement de quoi me
demander si j’ai fait le bon choix. Et puis, tout à coup, en contrebas,
la petite musique délicieuse d’un moteur met mes doutes en sommeil.
Un 4x4 rutilant, tout
droit surgi d’une publicité, qui monte la côte en poussant les rapports.
Pas le modèle asiatique qui, d’ordinaire, encombre les trottoirs.
Non, du sérieux, du fréquentable. Un pur produit de technologie
britannique qui émerge du rideau blanc. Je sors ma plaque et je me
plante au milieu de la route, le bras levé, les Docs pendues à mon cou.
Le chauffeur commence par
piler en chassant un peu de l’arrière, rattrape
la trajectoire d’un adroit coup de volant pour exécuter ensuite un beau dérapage,
qui met la voiture en travers de la route.
La vitre du côté
conducteur s’immobilise à cinquante centimètres de mon nez. On peut dire ce
qu’on veut du flegme britannique, mais outre-Manche, même la
mécanique a du respect pour les forces de l’ordre. Le chauffeur n’y
est pour rien. Au bout de vingt secondes interminables, la vitre
fumée s’abaisse en ronronnant et une tête hilare me lance :
— C’est pourtant pas un
temps à mettre un poulet dehors !
Un mariole.
Une caricature de
représentant en aspirateurs. Un concentré de V.R.P. Le genre multicarte
survitaminé, bronzé U.V. toute l’année, avec la panoplie complète
: les kilos en trop, la montre suisse, les cheveux gominés et la
poignée de main poisseuse.
Mon sauveur.
Il me passe au scanner, de
mes chaussures d’emprunt jusqu’à l’entaille sur mon front, s’arrête
une seconde sur mes Docs
en
sautoir et relance la conversation :
— C’est moi ou vous n’avez
pas l’air dans votre assiette ?
Un mariole psychologue,
mes préférés.
Je prends une longue
inspiration et je lui déballe tout, dans l’ordre. Les hommes pressés, la
neige qui tombe en épais rideau, le chauffeur qui conduit trop vite, la
voiture qui oublie un virage, les tonneaux, la longue glissade façon bobsleigh et le choc terrible. Terminus sur mon beau sapin, roi des
forêts. Ma remontée sans les deux autres policiers, morts au champ d’honneur,
restés au frais dans la carcasse de la voiture.
Mon commercial prend la
tête de circonstance, le modèle compatissant. Déformation professionnelle,
toujours s’attirer la sympathie du client. Mais son numéro
ne parvient pas à dissimuler la petite étincelle qui s’allume
dans son regard. Ce n’est pas avec ça qu’il va gonfler son chiffre, mais
sa journée de galère au beau milieu de la tempête
de neige vient de prendre un intérêt inattendu. Il saisit très vite
la promesse de frisson au siège social, il tient l’anecdote du mois devant la machine à café.
Un sujet de conversation quand il invitera la petite stagiaire du
service informatique au restaurant japonais.
Il s’en frotterait presque
les mains d’avance, je tombe à pic. Il commençait à trouver le
temps long, je lui sauve sa journée.
— Montez ! On y va !
À voir mon air contrarié,
il rajoute aussitôt :
— Vous savez, si on
redescend, on va mettre deux heures avant de trouver un téléphone, je
parle même pas des portables. En remontant par le col, on chopera du
réseau dès qu’on basculera de l’autre côté. Et puis le prochain
village sera dix kilomètres plus bas.
Il a l’air sûr de lui,
oscille légèrement la tête en battant des paupières. Comme un
dentiste qui vous demande d’être raisonnable.
Je m’installe dans son
intérieur cuir, délace les chaussures de marche que je dépose délicatement
dans la neige. Merci pour la balade et sincèrement désolé. J’ai
beau apprécier le service rendu et déplorer l’absence de polyvalence
de mes chaussures favorites, vingt ans de fidélité ont la peau
dure, je reviens à mes premières amours. Je ferme la portière et je
tente de sauver ce qui reste de mes orteils en les collant à la bouche du
chauffage.
Mon nouveau chauffeur
redémarre. Je suis bien tombé, il a de la conversation et il tient à
m’en faire profiter.
— Avec toute cette neige,
on n’y voit pas à dix mètres. On pourrait dire que vous avez eu de
la chance, mais je suis sûr que ça n’a rien à voir. Moi, j’ai l’intime
conviction que tout est écrit d’avance, qu’on ne peut pas y échapper. Et
vous, c’était pas écrit que votre route s’arrêtait là, c’est tout
!
Non, je me trompais, pas
un mariole. Un illuminé.
Mais après tout, il n’a
peut-être pas tort. Cumuler, le même jour, un vol plané en voiture et
un raseur en tout-terrain, ça donne des raisons de douter de sa
bonne étoile. À l’écouter enfiler les lieux communs sur sa théorie de
l’écriture anticipée, je rêve d’une énorme gomme qui remettrait les
compteurs à zéro.
En
un quart d’heure, je sais tout de lui. Ses études supérieures, son parcours
professionnel, sa prime de fin d’année s’il continue à cartonner, ses parties de
squash hebdomadaires avec le D.R.H., sa femme qui élève ses
enfants, ses vacances à Megève, son appart’ sur la côte. Il étale sa vie
privée à grands coups de certitudes. Un mastic opaque pratique pour
masquer les fissures. Il a l’intime conviction récurrente. Comme un tic
de langage qui grippe les rouages.
On ne met pas bien
longtemps à remonter la route que j’ai eu tant de mal à redescendre.
Comme Chaplin dans La
Ruée vers l’or,
le 4x4 avale les lacets avec
appétit. Son propriétaire ne peut pas s’empêcher de me dire qu’il a suivi
des cours de conduite sur neige, payés par sa boîte pour garder
les cadres au volant même dans les pires conditions. Il appuie sans
déplaisir sur le mot « cadre ». Je hoche la tête et admire la
maîtrise avec laquelle il s’amuse dans son gros jouet.
Il s’arrête juste avant le
virage. Dans la congère, notre sortie de route de tout à l’heure a
fait un énorme trou comme à l’emporte-pièce. Il descend pour
s’approcher du bord et jeter un oeil. Mes orteils donnent tant bien
que mal les premiers signes de résurrection et se refusent à risquer
la double peine. Je baisse la vitre. En contrebas, la voiture de police
commence à se fondre dans le paysage, sous le feuilleté des flocons
qui, patiemment, se déposent. Mon bavard siffle entre ses dents et
apprécie la hauteur de la chute. Il sort son portable en me jetant un
regard en coin. Sous prétexte de vérifier le réseau, il en profite pour
prendre un cliché. Un petit souvenir. Un supplément photo pour son
exposé des faits. Le ragot multimédia pour balancer sur les
boîtes mail des collègues. Mon raclement de gorge le fait sursauter.
Il se tourne vers moi et quand il voit ma tête, le portable disparaît dans
sa poche.
Il
bredouille une phrase qui commence par :
— Vous êtes certain que… ?
Je ne le laisse pas finir.
Dans ma partie, on apprend assez rapidement à reconnaître ce genre de
choses. Oui, je suis certain qu’ils sont morts. Mieux,
catégorique. Il opine comme pour dire… oui… évidemment… désolé… Et remonte dans
la voiture sans un regard derrière lui.
On reprend l’ascension. Le
jeune cadre dynamique ne met pas longtemps à refaire
surface et à se prendre pour Vatanen. Pour montrer qu’il a des nerfs,
il fait même celui qui s’intéresse. Il remet son dictaphone en
marche. Pendant son passage à l’école de commerce, il a dû faire un
carton dans les cours de force de vente.
— Je suis sûr que dans
votre branche, vous êtes un bon. J’ai l’intime conviction que vous êtes
un perfectionniste, peut-être même un peu maniaque, non ? Ça
se voit tout de suite, vos mains sont soignées, manucurées, vous
avez l’œil à tout. Vous faites attention au moindre détail. Je me
trompe ?
Non, Sherlock Holmes, tu
es même tombé tout près. Mais l’intime conviction, servie à
toutes les sauces, commence sérieusement à me fatiguer. Ça continue
bien cinq bonnes minutes comme ça, sa logorrhée. La patience n’a
jamais été mon fort, pour qu’il se taise enfin un peu, je lui
raconte ce qu’il veut entendre. Du bien lourd, du bien gras, du qui
pourra resservir. Du peu ragoûtant pour faire frissonner la ménagère de
plus de quarante ans. Je sens qu’il lui faut de l’utile, du concret. La
fantaisie l’indiffère, le spirituel l’ensommeille.
Je ne pouvais pas rêver
auditoire plus attentif. Il est pendu à mes lèvres, une première
communiante devant l’autel sentant venir l’illumination. Il finit
même par lever le pied et conduire presque normalement. Il pousse des
Oh ! et des Hein ! Sa bouche s’arrondit à chaque nouvelle
information, ses yeux en boules de billard jonglent devant l’inconcevable.
— C’est comme le gars dont
ils ont parlé à la télé ! Celui du dictionnaire ?
Il en redemande, j’en
étais sûr. C’est toujours comme ça avec les ventres mous.
Passée la première sueur
froide, avalée la première salive amère que fait monter le dégoût, ils
tueraient leur mère pour un autre épisode.
C’est
une règle d’or, ne jamais décevoir les gentils imbéciles. Alors, c’est ma tournée, je lui
repasse les plats. J’avais failli oublier le sordide, je rattrape ma bévue. Mon
représentant est aux anges. Il en tremble presque, la lèvre humide,
les mains toujours moites. Bien au chaud dans son char d’assaut, il
se frotte à l’horreur et imagine déjà son succès auprès de la petite
stagiaire. Entre les sushis et le saké tiède. L’homme au dictionnaire.
Ça ne peut pas mieux tomber, c’est une affaire qui me touche
de près. Rien de bien nouveau sous le soleil. Un tueur en série
qui, pour l’instant, échappe aux forces de l’ordre. Le profil
classique, mode opératoire répétitif et sens aigu de la mise en scène. Avec
toutefois, un petit détail qui le rend unique, son goût prononcé pour la
fantaisie et la richesse de la langue française.
Un homme qui trouve
plaisant d’accompagner d’un bon mot les natures mortes de ses
tableaux macabres. À chaque fois, une page de dictionnaire agrafée à
même la poitrine des victimes. Une définition passée au surligneur. Un
mélange d’humour noir et d’amour de la langue. Une conjonction
délirante entre les expressions françaises et l’anatomie humaine.
Le premier corps découvert
par la police avait marqué les esprits. Sur la page de
dictionnaire, le mot « Décamper », surligné en jaune fluo. En dessous, selon un
angle improbable, le cadavre correspondant maintenait avec ses mains
ses jambes enroulées autour de son cou. Pour les amateurs
d’humour facile et de délicatesse, ça donne « Prendre ses jambes à son
cou ». Au fil des pages du dictionnaire des expressions, aucune des
sept victimes répertoriées n’avait eu l’air de trouver ça désopilant.
Sans rien dévoiler des
secrets de l’enquête, je peux bien lui en remettre un peu, à mon
baratineur. Pour la route. Après tout, c’est lui qui a demandé un
deuxième service. Les enquêteurs ont retrouvé « EXORBITANT ».
Il répond immédiatement :
— Coûter la peau des
fesses !
Intéressant, mais un peu
vulgaire, non désolé, c’était « Coûter les yeux
de la tête », beaucoup plus visuel, si j’ose dire. Mais justement à propos d’erreur, dans la
série, il y a eu aussi « SE TROMPER ».
Il cherche trois secondes
et sort sans trop y croire :
— Se mettre le doigt dans
l’oeil ?
Bien, il a compris le
principe ! On continue. « AFFAMÉ ? »
C’est plus dur, il
gamberge un moment et puis avec une grimace, me dit en secouant la tête
:
— Pas « L’estomac dans les
t… » quand même, c’est impossible.
Non, non, il se trompe.
Terriblement délicat, j’en conviens. Extrêmement difficile,
mais rien d’impossible. Je m’arrête là, si je poursuis, il va finir par
trouver ça drôle.
Il continue de rouler un
moment sans rien dire. J’ai réussi à épuiser les batteries du
dictaphone, c’est reposant. Et puis, maintenant, il n’a plus besoin de moi
pour se retourner l’estomac. Il y parvient très bien tout seul. Monsieur a
des lettres, à voir sa tête, il est en train de s’offrir une plongée
solitaire dans les abîmes du dictionnaire. Et les phrases qui remontent
à la surface n’ont pas l’air de lui plaire. Ce n’est plus d’excitation
qu’il transpire, le bel étalon. Son bronzage orangé vire au vert. Il va
nous faire un malaise. Côté conducteur, la vitre fumée ronronne cinq
centimètres vers le bas et laisse passer quelques flocons. Le Don
Juan est en sursis. Les narines pincées cherchent un peu d’air
frais.
Il commence à se demander
si c’est une si bonne idée que ça, l’escapade nipponne avec la stagiaire
qui le dévore des yeux. Le wasabi lui donne des brûlures
d’estomac et il ne digère pas le tofu. C’est le problème avec la cuisine
japonaise. On se régale de bouchées minuscules, on s’empiffre façon
bonsaï, on croit qu’on ne parviendra jamais à se rassasier. Et si l’on
feint d’ignorer la petite voix de la raison qui suggère de lever le pied,
l’indigestion arrive sur le coin de la figure à la vitesse d’un platane
sur une nationale.
C’est l’approche du col
qui le sauve. Il ferme le dictionnaire, pose ses baguettes et
retrouve d’instinct les conversations de fins de banquets.
— Regardez-moi ça, j’en
étais sûr ! Le chasse-neige est monté jusqu’au col et puis il a
fait demi-tour. Tout ça parce qu’on est en limite de département,
quelle bande de cons à la D.D.E. ! Ils s’en contrefoutent des
automobilistes !
Je sens bien qu’il meurt
d’envie d’ajouter que si le chasse-neige avait poursuivi sa route
pour dégager de l’autre côté du col, mes petits camarades seraient
encore en vie, mais il se mord la langue à temps. Nous ne sommes pas
encore assez intimes. Une petite demi-heure au comptoir du premier
café rencontré sur la route et j’y aurai droit.
Pour l’instant, il se
retient, il veut montrer que tout bavard qu’il est, il a du cœur.
Question d’éducation.
Juste avant de basculer de
l’autre côté, il stoppe son engin au milieu de la route et
annonce :
— À partir de maintenant,
on devrait pouvoir téléphoner, vous avez du réseau ?
Mon portable n’a pas aimé
la neige, il me prête le sien et sort pour la pause pipi sans arrêter
le moteur.
Je dois avouer que je ne
suis même pas certain de savoir utiliser son téléphone. Je n’en ai
pas l’intention non plus. Je préfère les livres. J’ai toujours
aimé lire, c’est grâce à la lecture que j’entretiens ma mémoire d’éléphant. Les
nouvelles technologies n’ont jamais été ma tasse de
thé. Comme les sports mécaniques, d’ailleurs. J’aurais été bien
incapable de conduire le 4x4 avec toute cette neige. Maintenant, avec la route
dégagée, cela devrait aller mieux.
Je l’observe qui se
soulage sur la neige du bas-côté, il se déhanche étrangement. L’air
appliqué, concentré, le bout de la langue au coin des lèvres. Cela
m’intrigue un court instant et puis je comprends. Je me souviens d’un jeu quand
j’étais petit. L’hiver, avec des hauteurs de neige conséquentes,
c’était notre activité favorite. Un rituel. Avec les copains, on se
rangeait tous en rang d’oignons face au talus, le pantalon sur les chevilles
et au signal, on traçait nos initiales dans la neige. Le premier à
terminer était déclaré champion. Et le lendemain, on recommençait. Je ne
sais pas pourquoi, parce que c’était toujours le même qui gagnait. Le monde
repose sur d’infimes injustices.
Ian Irvine ne voyait pas
l’intérêt de mettre les points sur les I, il finissait toujours le
premier. Et tout le monde battait Greg Williams qui avait un mal fou avec
le G.
C’est ce que mon chauffeur
est en train de faire. Ce grand benêt, qui était prêt à tourner
de l’œil il y a cinq minutes, joue dans la neige comme un gamin. Avec sa
belle situation et sa grosse voiture, il n’a jamais grandi. Un
homme-enfant, fier de ses jouets et des sous qui sonnent dans sa tirelire.
Un gosse, qui croit encore au Père Noël, convaincu d’être le plus
fort dans la bagarre parce que les grands font exprès de tomber. Un
enfant qui croit tout savoir, mais qui ignore encore tant de choses
parce qu’on ne dit pas tout aux enfants.
Parce qu’évidemment, je ne
lui ai pas tout dit.
Pourquoi raconter la
portière arrachée par les tonneaux ? Pourquoi lui dire que je suis un
oiseau qui a quitté sa cage ? Pourquoi préciser que, bloqué par le sapin
providentiel, le chauffeur respirait encore quand j’ai pu m’extraire
du véhicule ? Pour quelles raisons lui avouer que, dans mon infinie
bonté, j’ai abrégé ses souffrances, avant d’empocher sa plaque de police, son
portable qui ne supporte pas la neige, son arme dans son
étui de ceinture et sa veste de montagne ? Quand j’ai fait demi-tour
pour les chaussures, c’est son voisin qui m’a dépanné, mais lui, je
n’y suis pour rien, il est mort tout seul, comme un grand.
Pourquoi balayer ses
certitudes ? Il est amusant le petit représentant avec son intime conviction
! Comment peut-il être certain de tout ? Moi qui ne suis
jamais sûr de rien, cette aptitude à vouloir faire partager ses propres
vérités me fatigue. Et puis, sans même parler de convictions, je trouve ce
partage indécent. Quel besoin de se mettre à nu devant le premier
inconnu ? Pourquoi tant de mépris de l’intimité ? Parce qu’il en a
toujours eu à en revendre ? Quelques années d’enfermement m’ont fait
chérir la solitude, le cauchemar quotidien de la promiscuité
obligatoire est encore trop présent pour que je me vautre
dans l’intimité partagée, dévoilée. J’ai mérité un peu de repos.
J’en ai suffisamment bavé
avant de trouver ma porte de secours. Celle qui libère de tout, même
coincé dans un placard grand comme une boîte à chaussures. J’ai
trouvé refuge dans le dictionnaire. Bloqué dans l’impasse, la tête
contre le mur du fond, c’est le dictionnaire qui m’a aidé à sortir du
labyrinthe, qui m’a fait tenir jusqu’au bout du tunnel. Je le
connaissais par coeur. Je commençais même à savoir comment j’allais en tirer
parti, plus tard, quand je sortirai.
Si j’avais un conseil à
donner à mon vendeur de casseroles, ce serait celui-ci. Une page
de dictionnaire, tous les soirs avant de s’endormir. Deux pages pour les
journées difficiles. Un baume pour les nerfs, mille fois mieux
qu’une verveine. Une page de dictionnaire pour une nuit sans
cauchemars.
Mais je n’ai pas de
conseil à lui donner, il est trop tard.
Alors, j’attends qu’il
revienne. En rechaussant mes Docs, en renouant soigneusement mes
lacets, je fouille ma mémoire. Ma mémoire d’éléphant. Quand
la réponse émerge, limpide, évidente, je sens déjà l’effet apaisant
du dictionnaire. Je me détends et je souris.
Ma journée se poursuit
plus agréablement qu’elle n’avait commencé.
Si ma mémoire est bonne,
et je sais qu’elle est bonne, le dictionnaire, pour INTIME CONVICTION,
propose à mon représentant, au milieu d’un florilège
de certitudes, de confiance, de croyances mâtinées de solide
assurance, le choix entre « Mettre sa main au feu » ou « Donner sa tête à
couper ». Voilà qui ouvre des perspectives intéressantes.
Je ne sais pas pourquoi,
mais j’ai l’intime conviction que mon jeune ami brûle de me
donner un avis tranché sur la question.
Dominique Chappey
Pascale

1 commentaires:
L'intrigue comme l'atmosphère sont bien menées et tiennent le lecteur en haleine. Félicitations pour ce prix!
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