samedi 24 septembre 2011

Premier prix Prose du Concours Alexandre-VosÉcrits : Intimes convictions





Docs pour les intimes. Modèle 1461, trois oeillets, cuir noir, l’aristocrate de la marque. Une icône de la chaussure. Increvable, presque inusable. Pendant des années, les bobbies londoniens ont arpenté le pavé sans parvenir à lui faire lâcher prise. Une virtuose du bitume sur coussin d’air. Depuis vingt ans, mon seul modèle homologué. Depuis cinq minutes, un vrai cauchemar. Une calamité dans la neige. À Londres, la neige est moins habile, elle a du mal à se glisser dans le brouillard. Et puis, Londres, ça grouille de petits Anglais disciplinés qui balayent le trottoir devant leur porte. Ici, pas d’Anglais, pas de trottoirs non plus.
Après vingt mètres gagnés de haute lutte au pas du patineur, je pense aux souliers de montagne qui chaussent les pieds d’un mort, plus bas dans la voiture. Je maudis mes Docs pour la première fois de ma vie et je fais demi-tour. Je ne me plains pas, cela aurait pu se terminer autrement. 
Dans le long et ennuyeux trajet qui nous conduisait au poste de police, l’accident avait ouvert une parenthèse qui ne s’était pas refermée.
Lorsqu’enfin, les cris, le bruit et les tonneaux avaient bien voulu s’arrêter, j’étais resté quelques secondes immobile à l’arrière de la voiture. Incrédule. 
De gratitude, j’avais failli embrasser le gros sapin qui avait mis fin à notre course folle. Sans lui, on continuait allègrement la descente. Le blanc uniforme de la neige tasse les perspectives, atténue les distances, mais coincé contre mon arbre, je devinais sans peine que le ravin se terminait plus bas, beaucoup plus bas. Un coup de chance phénoménal. Une entaille sur mon front colorait le décor, mon genou droit semblait gonflé d’orgueil, je ne m’en sortais pas si mal. Les deux autres passagers ne s’en sortaient pas du tout. Quand la météo daignera se calmer, on viendra les chercher. Ils patientent dans la voiture, caveau provisoire, et fournissent un équipement plus adapté à mon environnement.
Même équipé randonneur, l’ascension reste sportive. Cela me prend un moment pour remonter à quatre pattes sur la route avec mes Docs autour du cou. J’ai l’air d’un cocker dont les oreilles balaient la neige. Je pioche, brasse des tonnes de poudreuse et je comprends assez vite pourquoi les ventes de raquettes connaissent une croissance exponentielle. Sur la route, j’ai le choix entre passer le col et basculer de l’autre côté ou bien redescendre dans la vallée. Trente kilomètres dans chaque sens avant de rejoindre le premier signe de civilisation. J’oublie le col et j’opte pour la descente.
Ça fait maintenant une heure que je patauge. Je traîne la jambe le long d’une route où la tempête réduit la visibilité à dix mètres. Par un temps pareil, pas la moindre chance de croiser un touriste. Mon portable s’étonne quand je cherche du réseau. Les rafales figent la morsure des flocons sur mes joues. Le froid intense me rappelle chaque seconde pourquoi je ne dois pas m’arrêter de marcher. Largement de quoi me demander si j’ai fait le bon choix. Et puis, tout à coup, en contrebas, la petite musique délicieuse d’un moteur met mes doutes en sommeil.
Un 4x4 rutilant, tout droit surgi d’une publicité, qui monte la côte en poussant les rapports. Pas le modèle asiatique qui, d’ordinaire, encombre les trottoirs. Non, du sérieux, du fréquentable. Un pur produit de technologie britannique qui émerge du rideau blanc. Je sors ma plaque et je me plante au milieu de la route, le bras levé, les Docs pendues à mon cou.
Le chauffeur commence par piler en chassant un peu de l’arrière, rattrape la trajectoire d’un adroit coup de volant pour exécuter ensuite un beau dérapage, qui met la voiture en travers de la route.
La vitre du côté conducteur s’immobilise à cinquante centimètres de mon nez. On peut dire ce qu’on veut du flegme britannique, mais outre-Manche, même la mécanique a du respect pour les forces de l’ordre. Le chauffeur n’y est pour rien. Au bout de vingt secondes interminables, la vitre fumée s’abaisse en ronronnant et une tête hilare me lance :
— C’est pourtant pas un temps à mettre un poulet dehors !
Un mariole. 
Une caricature de représentant en aspirateurs. Un concentré de V.R.P. Le genre multicarte survitaminé, bronzé U.V. toute l’année, avec la panoplie complète : les kilos en trop, la montre suisse, les cheveux gominés et la poignée de main poisseuse.
Mon sauveur.
Il me passe au scanner, de mes chaussures d’emprunt jusqu’à l’entaille sur mon front, s’arrête une seconde sur mes Docs en sautoir et relance la conversation :
— C’est moi ou vous n’avez pas l’air dans votre assiette ?
Un mariole psychologue, mes préférés.
Je prends une longue inspiration et je lui déballe tout, dans l’ordre. Les hommes pressés, la neige qui  tombe en épais rideau, le chauffeur qui conduit trop vite, la voiture qui oublie un virage, les tonneaux, la longue glissade façon bobsleigh et le choc terrible. Terminus sur mon beau sapin, roi des forêts. Ma remontée sans les deux autres policiers, morts au champ d’honneur, restés au frais dans la carcasse de la voiture.
Mon commercial prend la tête de circonstance, le modèle compatissant. Déformation professionnelle, toujours s’attirer la sympathie du client. Mais son numéro ne parvient pas à dissimuler la petite étincelle qui s’allume dans son regard. Ce n’est pas avec ça qu’il va gonfler son chiffre, mais sa journée de galère au beau milieu de la tempête de neige vient de prendre un intérêt inattendu. Il saisit très vite la promesse de frisson au siège social, il tient l’anecdote du mois devant la machine à café. Un sujet de conversation quand il invitera la petite stagiaire du service informatique au restaurant japonais.
Il s’en frotterait presque les mains d’avance, je tombe à pic. Il commençait à trouver le temps long, je lui sauve sa journée.
— Montez ! On y va !
À voir mon air contrarié, il rajoute aussitôt :
— Vous savez, si on redescend, on va mettre deux heures avant de trouver un téléphone, je parle même pas des portables. En remontant par le col, on chopera du réseau dès qu’on basculera de l’autre côté. Et puis le prochain village sera dix kilomètres plus bas. 
Il a l’air sûr de lui, oscille légèrement la tête en battant des paupières. Comme un dentiste qui vous demande d’être raisonnable.
Je m’installe dans son intérieur cuir, délace les chaussures de marche que je dépose délicatement dans la neige. Merci pour la balade et sincèrement désolé. J’ai beau apprécier le service rendu et déplorer l’absence de polyvalence de mes chaussures favorites, vingt ans de fidélité ont la peau dure, je reviens à mes premières amours. Je ferme la portière et je tente de sauver ce qui reste de mes orteils en les collant à la bouche du chauffage. 
Mon nouveau chauffeur redémarre. Je suis bien tombé, il a de la conversation et il tient à m’en faire profiter.
— Avec toute cette neige, on n’y voit pas à dix mètres. On pourrait dire que vous avez eu de la chance, mais je suis sûr que ça n’a rien à voir. Moi, j’ai l’intime conviction que tout est écrit d’avance, qu’on ne peut pas y échapper. Et vous, c’était pas écrit que votre route s’arrêtait là, c’est tout !
Non, je me trompais, pas un mariole. Un illuminé. 
Mais après tout, il n’a peut-être pas tort. Cumuler, le même jour, un vol plané en voiture et un raseur en tout-terrain, ça donne des raisons de douter de sa bonne étoile. À l’écouter enfiler les lieux communs sur sa théorie de l’écriture anticipée, je rêve d’une énorme gomme qui remettrait les compteurs à zéro. 
En un quart d’heure, je sais tout de lui. Ses études supérieures, son parcours professionnel, sa prime de fin d’année s’il continue à cartonner, ses parties de squash hebdomadaires avec le D.R.H., sa femme qui élève ses enfants, ses vacances à Megève, son appart’ sur la côte. Il étale sa vie privée à grands coups de certitudes. Un mastic opaque pratique pour masquer les fissures. Il a l’intime conviction récurrente. Comme un tic de langage qui grippe les rouages.
On ne met pas bien longtemps à remonter la route que j’ai eu tant de mal à redescendre. Comme Chaplin dans La Ruée vers l’or, le 4x4 avale les lacets avec appétit. Son propriétaire ne peut pas s’empêcher de me dire qu’il a suivi des cours de conduite sur neige, payés par sa boîte pour garder les cadres au volant même dans les pires conditions. Il appuie sans déplaisir sur le mot « cadre ». Je hoche la tête et admire la maîtrise avec laquelle il s’amuse dans son gros jouet.
Il s’arrête juste avant le virage. Dans la congère, notre sortie de route de tout à l’heure a fait un énorme trou comme à l’emporte-pièce. Il descend pour s’approcher du bord et jeter un oeil. Mes orteils donnent tant bien que mal les premiers signes de résurrection et se refusent à risquer la double peine. Je baisse la vitre. En contrebas, la voiture de police commence à se fondre dans le paysage, sous le feuilleté des flocons qui, patiemment, se déposent. Mon bavard siffle entre ses dents et apprécie la hauteur de la chute. Il sort son portable en me jetant un regard en coin. Sous prétexte de vérifier le réseau, il en profite pour prendre un cliché. Un petit souvenir. Un supplément photo pour son exposé des faits. Le ragot multimédia pour balancer sur les boîtes mail des collègues. Mon raclement de gorge le fait sursauter. Il se tourne vers moi et quand il voit ma tête, le portable disparaît dans sa poche. 
Il bredouille une phrase qui commence par :
— Vous êtes certain que… ?
Je ne le laisse pas finir. Dans ma partie, on apprend assez rapidement à reconnaître ce genre de choses. Oui, je suis certain qu’ils sont morts. Mieux, catégorique. Il opine comme pour dire… oui… évidemment… désolé… Et remonte dans la voiture sans un regard derrière lui. 
On reprend l’ascension. Le jeune cadre dynamique ne met pas longtemps à refaire surface et à se prendre pour Vatanen. Pour montrer qu’il a des nerfs, il fait même celui qui s’intéresse. Il remet son dictaphone en marche. Pendant son passage à l’école de commerce, il a dû faire un carton dans les cours de force de vente.
— Je suis sûr que dans votre branche, vous êtes un bon. J’ai l’intime conviction que vous êtes un perfectionniste, peut-être même un peu maniaque, non ? Ça se voit tout de suite, vos mains sont soignées, manucurées, vous avez l’œil à tout. Vous faites attention au moindre détail. Je me trompe ?
Non, Sherlock Holmes, tu es même tombé tout près. Mais l’intime conviction, servie à toutes les sauces, commence sérieusement à me fatiguer. Ça continue bien cinq bonnes minutes comme ça, sa logorrhée. La patience n’a jamais été mon fort, pour qu’il se taise enfin un peu, je lui raconte ce qu’il veut entendre. Du bien lourd, du bien gras, du qui pourra resservir. Du peu ragoûtant pour faire frissonner la ménagère de plus de quarante ans. Je sens qu’il lui faut de l’utile, du concret. La fantaisie l’indiffère, le spirituel l’ensommeille.
Je ne pouvais pas rêver auditoire plus attentif. Il est pendu à mes lèvres, une première communiante devant l’autel sentant venir l’illumination. Il finit même par lever le pied et conduire presque normalement. Il pousse des Oh ! et des Hein ! Sa bouche s’arrondit à chaque nouvelle information, ses yeux en boules de billard jonglent devant l’inconcevable.
— C’est comme le gars dont ils ont parlé à la télé ! Celui du dictionnaire ?
Il en redemande, j’en étais sûr. C’est toujours comme ça avec les ventres mous. 
Passée la première sueur froide, avalée la première salive amère que fait monter le dégoût, ils tueraient leur mère pour un autre épisode. 
C’est une règle d’or, ne jamais décevoir les gentils imbéciles. Alors, c’est ma tournée, je lui repasse les plats. J’avais failli oublier le sordide, je rattrape ma bévue. Mon représentant est aux anges. Il en tremble presque, la lèvre humide, les mains toujours moites. Bien au chaud dans son char d’assaut, il se frotte à l’horreur et imagine déjà son succès auprès de la petite stagiaire. Entre les sushis et le saké tiède. L’homme au dictionnaire. Ça ne peut pas mieux tomber, c’est une affaire qui me touche de près. Rien de bien nouveau sous le soleil. Un tueur en série qui, pour l’instant, échappe aux forces de l’ordre. Le profil classique, mode opératoire répétitif et sens aigu de la mise en scène. Avec toutefois, un petit détail qui le rend unique, son goût prononcé pour la fantaisie et la richesse de la langue française.
Un homme qui trouve plaisant d’accompagner d’un bon mot les natures mortes de ses tableaux macabres. À chaque fois, une page de dictionnaire agrafée à même la poitrine des victimes. Une définition passée au surligneur. Un mélange d’humour noir et d’amour de la langue. Une conjonction délirante entre les expressions françaises et l’anatomie humaine. 
Le premier corps découvert par la police avait marqué les esprits. Sur la page de dictionnaire, le mot « Décamper », surligné en jaune fluo. En dessous, selon un angle improbable, le cadavre correspondant maintenait avec ses mains ses jambes enroulées autour de son cou. Pour les amateurs d’humour facile et de délicatesse, ça donne « Prendre ses jambes à son cou ». Au fil des pages du dictionnaire des expressions, aucune des sept victimes répertoriées n’avait eu l’air de trouver ça désopilant. 
Sans rien dévoiler des secrets de l’enquête, je peux bien lui en remettre un peu, à mon baratineur. Pour la route. Après tout, c’est lui qui a demandé un deuxième service. Les enquêteurs ont retrouvé « EXORBITANT ». 
Il répond immédiatement :
— Coûter la peau des fesses !
Intéressant, mais un peu vulgaire, non désolé, c’était « Coûter les yeux de la tête », beaucoup plus visuel, si j’ose dire. Mais justement à propos d’erreur, dans la série, il y a eu aussi « SE TROMPER ».
Il cherche trois secondes et sort sans trop y croire :
— Se mettre le doigt dans l’oeil ?
Bien, il a compris le principe ! On continue. « AFFAMÉ ? » 
C’est plus dur, il gamberge un moment et puis avec une grimace, me dit en secouant la tête :
— Pas « L’estomac dans les t… » quand même, c’est impossible. 
Non, non, il se trompe. Terriblement délicat, j’en conviens. Extrêmement difficile, mais rien d’impossible. Je m’arrête là, si je poursuis, il va finir par trouver ça drôle. 
Il continue de rouler un moment sans rien dire. J’ai réussi à épuiser les batteries du dictaphone, c’est reposant. Et puis, maintenant, il n’a plus besoin de moi pour se retourner l’estomac. Il y parvient très bien tout seul. Monsieur a des lettres, à voir sa tête, il est en train de s’offrir une plongée solitaire dans les abîmes du dictionnaire. Et les phrases qui remontent à la surface n’ont pas l’air de lui plaire. Ce n’est plus d’excitation qu’il transpire, le bel étalon. Son bronzage orangé vire au vert. Il va nous faire un malaise. Côté conducteur, la vitre fumée ronronne cinq centimètres vers le bas et laisse passer quelques flocons. Le Don Juan est en sursis. Les narines pincées cherchent un peu d’air frais. 
Il commence à se demander si c’est une si bonne idée que ça, l’escapade nipponne avec la stagiaire qui le dévore des yeux. Le wasabi lui donne des brûlures d’estomac et il ne digère pas le tofu. C’est le problème avec la cuisine japonaise. On se régale de bouchées minuscules, on s’empiffre façon bonsaï, on croit qu’on ne parviendra jamais à se  rassasier. Et si l’on feint d’ignorer la petite voix de la raison qui suggère de lever le pied, l’indigestion arrive sur le coin de la figure à la vitesse d’un platane sur une nationale. 
C’est l’approche du col qui le sauve. Il ferme le dictionnaire, pose ses baguettes et retrouve d’instinct les conversations de fins de banquets.
      Regardez-moi ça, j’en étais sûr ! Le chasse-neige est monté jusqu’au col et puis il a fait demi-tour. Tout ça parce qu’on est en limite de département, quelle bande de cons à la D.D.E. ! Ils s’en contrefoutent des automobilistes !
Je sens bien qu’il meurt d’envie d’ajouter que si le chasse-neige avait poursuivi sa route pour dégager de l’autre côté du col, mes petits camarades seraient encore en vie, mais il se mord la langue à temps. Nous ne sommes pas encore assez intimes. Une petite demi-heure au comptoir du premier café rencontré sur la route et j’y aurai droit. 
Pour l’instant, il se retient, il veut montrer que tout bavard qu’il est, il a du cœur. Question d’éducation.
Juste avant de basculer de l’autre côté, il stoppe son engin au milieu de la route et annonce :
— À partir de maintenant, on devrait pouvoir téléphoner, vous avez du réseau ?
Mon portable n’a pas aimé la neige, il me prête le sien et sort pour la pause pipi sans arrêter le moteur.
Je dois avouer que je ne suis même pas certain de savoir utiliser son téléphone. Je n’en ai pas l’intention non plus. Je préfère les livres. J’ai toujours aimé lire, c’est grâce à la lecture que j’entretiens ma mémoire d’éléphant. Les nouvelles technologies n’ont jamais été ma tasse de thé. Comme les sports mécaniques, d’ailleurs. J’aurais été bien incapable de conduire le 4x4 avec toute cette neige. Maintenant, avec la route dégagée, cela devrait aller mieux. 
Je l’observe qui se soulage sur la neige du bas-côté, il se déhanche étrangement. L’air appliqué, concentré, le bout de la langue au coin des lèvres. Cela m’intrigue un court instant et puis je comprends. Je me souviens d’un jeu quand j’étais petit. L’hiver, avec des hauteurs de neige conséquentes, c’était notre activité favorite. Un rituel. Avec les copains, on se rangeait tous en rang d’oignons face au talus, le pantalon sur les chevilles et au signal, on traçait nos initiales dans la neige. Le premier à terminer était déclaré champion. Et le lendemain, on recommençait. Je ne sais pas  pourquoi, parce que c’était toujours le même qui gagnait. Le monde repose sur d’infimes injustices.
Ian Irvine ne voyait pas l’intérêt de mettre les points sur les I, il finissait toujours le premier. Et tout le monde battait Greg Williams qui avait un mal fou avec le G. 
C’est ce que mon chauffeur est en train de faire. Ce grand benêt, qui était prêt à tourner de l’œil il y a cinq minutes, joue dans la neige comme un gamin. Avec sa belle situation et sa grosse voiture, il n’a jamais grandi. Un homme-enfant, fier de ses jouets et des sous qui sonnent dans sa tirelire. Un gosse, qui croit encore au Père Noël, convaincu d’être le plus fort dans la bagarre parce que les grands font exprès de tomber. Un enfant qui croit tout savoir, mais qui ignore encore tant de choses parce qu’on ne dit pas tout aux enfants. 
Parce qu’évidemment, je ne lui ai pas tout dit. 
Pourquoi raconter la portière arrachée par les tonneaux ? Pourquoi lui dire que je suis un oiseau qui a quitté sa cage ? Pourquoi préciser que, bloqué par le sapin providentiel, le chauffeur respirait encore quand j’ai pu m’extraire du véhicule ? Pour quelles raisons lui avouer que, dans mon infinie bonté, j’ai abrégé ses souffrances, avant d’empocher sa plaque de police, son portable qui ne supporte pas la neige, son arme dans son étui de ceinture et sa veste de montagne ? Quand j’ai fait demi-tour pour les chaussures, c’est son voisin qui m’a dépanné, mais lui, je n’y suis pour rien, il est mort tout seul, comme un grand. 
Pourquoi balayer ses certitudes ? Il est amusant le petit représentant avec son intime conviction ! Comment peut-il être certain de tout ? Moi qui ne suis jamais sûr de rien, cette aptitude à vouloir faire partager ses propres vérités me fatigue. Et puis, sans même parler de convictions, je trouve ce partage indécent. Quel besoin de se mettre à nu devant le premier inconnu ? Pourquoi tant de mépris de l’intimité ? Parce qu’il en a toujours eu à en revendre ? Quelques années d’enfermement m’ont fait chérir la solitude, le cauchemar quotidien de la promiscuité obligatoire est encore trop présent pour que je me vautre dans l’intimité partagée, dévoilée. J’ai mérité un peu de repos. 
J’en ai suffisamment bavé avant de trouver ma porte de secours. Celle qui libère de tout, même coincé dans un placard grand comme une boîte à chaussures. J’ai trouvé refuge dans le dictionnaire. Bloqué dans l’impasse, la tête contre le mur du fond, c’est le dictionnaire qui m’a aidé à sortir du labyrinthe, qui m’a fait tenir jusqu’au bout du tunnel. Je le connaissais par coeur. Je commençais même à savoir comment j’allais en tirer parti, plus tard, quand je sortirai. 
Si j’avais un conseil à donner à mon vendeur de casseroles, ce serait celui-ci. Une page de dictionnaire, tous les soirs avant de s’endormir. Deux pages pour les journées difficiles. Un baume pour les nerfs, mille fois mieux qu’une verveine. Une page de dictionnaire pour une nuit sans cauchemars.
Mais je n’ai pas de conseil à lui donner, il est trop tard. 
Alors, j’attends qu’il revienne. En rechaussant mes Docs, en renouant soigneusement mes lacets, je fouille ma mémoire. Ma mémoire d’éléphant. Quand la réponse émerge, limpide, évidente, je sens déjà l’effet apaisant du dictionnaire. Je me détends et je souris.
Ma journée se poursuit plus agréablement qu’elle n’avait commencé. 
Si ma mémoire est bonne, et je sais qu’elle est bonne, le dictionnaire,  pour INTIME CONVICTION, propose à mon représentant, au milieu d’un florilège de certitudes, de confiance, de croyances mâtinées de solide assurance, le choix entre « Mettre sa main au feu » ou « Donner sa tête à couper ». Voilà qui ouvre des perspectives intéressantes.
Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’intime conviction que mon jeune ami brûle de me donner un avis tranché sur la question.


Dominique Chappey



Pascale


1 commentaires:

Edith a dit…

L'intrigue comme l'atmosphère sont bien menées et tiennent le lecteur en haleine. Félicitations pour ce prix!