« Cher Dieu
Entre toi et moi, ça n’a pas toujours été facile. Il y a eu des hauts. Il y a eu des bas. Pas mal de bas. Mais peu importe. Je ne t’en veux pas. Et aujourd’hui, à défaut de te voir — enfin tu peux toujours te pointer hein, moi je suis là — j’ai besoin de te parler. On ne va pas se mentir. Tu t’es bien foutu de ma gueule. D’accord, tu m’as envoyé deux ou trois trucs bien. Les pralines, par exemple. C’est vrai que les pralines ça vaut le coup. L’odeur de la cacahuète chaude enfermée dans son cocon craquant, la praline qu’on mange d’abord avec le nez, puis le caramel encore tiède qui taquine la langue avant de craquer sous les dents et fondre dans la gorge… Oui, les pralines c’est vraiment cool. Mais ça suffit pas. Alors maintenant tu lèves tes fesses de ton boudoir cosmique, tu arrêtes de mater les nanas sous la douche et tu t’occupes un peu de moi de nous de moi.
J’ai beau regarder. J’ai beau chercher. Mais la vie, ça reste encore et toujours un beau bordel.
Je travaille dans un cube, entouré par d’autres cubes. Enfermé dans un simili-bureau aux trois parois de plastique opaque reproduit à l’infini dans ce pénitencier de province, je regarde les heures passer comme au fond d’un mixeur. Je ne sais pas pour qui je travaille. Je ne suis même pas sûr de savoir ce que je fais. J’appuie sur les touches d’un ordinateur toute la journée. Donnez des graines à une poule, elle serait plus productive que moi. Sur mon clavier, il y a quatrevingt-neuf touches. Je n’en utilise que six. On dirait la vie, version informatique.
J’ai essayé l’amour. Une fois. Une seule fois. Elle était belle, belle et toute petite, une allumette montée sur des échasses en forme de talons aiguilles. Elle allumait des incendies dans mon crâne. Elle dansait le flamenco avec mon coeur. Au fond de ses yeux, je pensais avoir trouvé… Quoi ? La vie, le pourquoi. Je l’aimais. Elle est partie.
Alors le mal. Le coeur qui gonfle et gonfle à chaque seconde, qui devient trop gros pour la poitrine, qui va briser les côtes, qui va exploser à l’intérieur et noyer les yeux d’une avalanche de sang chaud. Chaque seconde on pense que ça va passer, mais c’est encore pire.
Des épines dans les yeux, un iceberg dans le fond de la gorge, on ne peut pas pleurer. Ni parler. Ni bouger. Juste brûler, sentir le coeur gonfler, enfler et claquer. S’enfoncer. Craquer de partout. Cramer.
Le mal.
Et s’il n’y avait que moi, passe encore. Mais tiens, l’autre jour à la télé, j’ai vu un reportage sur les maisons de retraite. Le doyen avait quatre-vingt-quinze ans. Son visage était tellement froissé qu’on aurait pu cacher un puits au fond de ses rides. Il était minuscule, assis tout au fond d’une chaise roulante trop grande pour lui. On aurait dit que le fauteuil le digérait. Bref, il racontait à la caméra que ça faisait sept ans qu’il n’avait pas de nouvelles de ses enfants, sept ans sans visite, sept ans sans appel. Mais tous les ans, le jour de son anniversaire, il insiste pour s’habiller, pas dans son jogging noir trop large, mais avec son beau costume, celui qu’il portait pour son départ à la retraite, et ses chaussures en cuir ciré, celles qu’il avait pour l’enterrement de sa femme. Alors il espérait. Pas une visite, non, juste un appel. Ses enfants lui manquent. Ils s’entendaient bien, avant. Mais aujourd’hui ils habitent loin, ils ont beaucoup de travail, et les gamins qu’il faut garder c’est du souci, alors il comprend qu’une visite ce serait trop, mais rien qu’un appel, un coup de téléphone pour se sentir encore un peu de ce monde, rien qu’un appel ce serait bien. Parce que quand on est vieux, un anniversaire de raté ça compte un peu quand même, on ne sait pas combien d’anniversaires suivront encore quand on est vieux. Alors le vieux s’est mis à pleurer, sans faire de bruit, comme une feuille morte, et la caméra s’est détournée, pudique, tandis que derrière l’oeil rouge faussement gêné piaffaient les producteurs ravis de saisir dans leur broyeur un morceau de misère humaine cloîtrée dans une chaise roulante trop grande pour lui.
Bref. Ma vie ne va nulle part. La vie des autres ne va nulle part. Pas besoin d’être Nobel ou divin pour comprendre qu’il y a quelque chose qui cloche.
Mais je ne t’écris pas pour me plaindre. Tu t’es bien marré. Je comprends. Mais maintenant ça suffit. Rendez-vous jeudi. Minuit, place Carpentier. Tu vois la boîte aux lettres rouge ? Je serai là. J’attendrai. Je ne sais pas vraiment quoi. Mais autant te prévenir, je ne me contenterai pas de la tronche de la vierge dans une flaque ou un autre de tes trompe-couillons. Je veux un vrai signe. Un beau. Débrouille-toi. Et si tu ne te pointes pas, tant pis. J’arrête. Les hommes ne valent pas le coup ? Très bien. Tout le monde peut se tromper. Je me rangerai à ton avis. Et je ne sais pas où tu en es question suicide, mais je promets que, même noirci au fond des flammes de l’enfer, je trouverai toujours un moyen de revenir botter tes honorables miches divines.
À jeudi
Oscar. »
*
22h45. La nuit est tellement noire que même les lampadaires plantés en bouquet au milieu de la place Carpentier n’arrivent pas à chasser les ténèbres. La pluie me bat le flanc depuis près d’un quart d’heure. Même blotti contre l’énorme boîte aux lettres rouge qui creuse un trou de couleur au milieu de l’asphalte gris, je ne parviens pas à m’abriter. Note personnelle : la prochaine fois, ne pas donner de rendez-vous en extérieur au beau milieu du mois de janvier.
23h58. Le néon vert de la pharmacie clignote. Je regarde les minutes s’enfiler comme des perles de rocaille. 23h58. 23h59. 0h00. Ça y est. J’ai vingt-six ans. Un quart de siècle plus un. Le temps passe sur moi sans en avoir l’air. Je ne suis pas malheureux. Dans malheureux, il y a heureux. Celui qui pleure est en vie. Les larmes sont l’engrais du sourire. Moi, je ne ressens rien. Je n’entends pas mon coeur battre. Mes yeux restent arides. Mon sourire en friche. L’intérieur de mon crâne est comme une grande caisse de résonance, un caisson de basse, un vide épais, une page blanche. J’ai éteint l’interrupteur de mes sentiments. Sans faire exprès. Je m’en suis aperçu un vendredi, en fumant une cigarette. J’étais accoudé contre le rebord de ma fenêtre. Le soleil faisait son boulot de soleil et achevait d’éclabousser mon salon de lumière douce. Une tasse de café brûlante faisait pousser une fleur de buée sur la vitre. J’ai allumé une cigarette. Bu le café. Fumé la cigarette. Alors, je m’en suis aperçu.
Rien. Pas un trouble, pas un sursaut, pas un frisson. Pourtant, je me souvenais avoir aimé siroter mon café en dégustant ma cigarette, sentir les arômes se mélanger, ma bouche se réchauffer. Mais là, rien. J’habitais la neutralité. J’étais une corde à vide. Le néant. J’ai d’abord pensé que cette frigidité émotionnelle ne durerait qu’un temps. Mais les jours ont passé. Les semaines ont défilé. Rien ne me troublait. Les choses que j’ai aimées, les choses qui m’ont révolté, le monde entier se perd désormais dans ce vague tiède que sont devenus mes sentiments. Le plus étrange est que je ne m’en porte pas plus mal. Moi qui depuis toujours me sens isolé, étranger au milieu des foules, seul parmi les autres, moi dont le coeur tapait si fort qu’il me collait des bleus, je me sens pour la première fois parfaitement adapté. Ce n’est pas plus agréable. Ni plus heureux. Juste plus facile.
0h15. La pluie a cessé. Dieu n’est toujours pas arrivé. Je commence sérieusement à me les geler.
0h20. L’obscurité bouge au loin. Un morceau d’ombre se décroche. Je scrute l’horizon. Un vieux type s’approche. Il titube. Il pénètre dans le ballet de lumière des lampadaires. De près, il a l’air encore plus froissé que ses vêtements mités. L’odeur âcre qui l’enveloppe comme une aura suffit à établir son état civil. Le clodo s’est planté en face de moi en marmonnant des paroles incompréhensibles. Je fronce les sourcils. Je ne vais pas foutre en l’air mon signe pour un cinglé sans domicile. Je sors mon portefeuille et lui tends une pièce. La main du type jaillit et la fourre au fond de sa poche. Sans lever les yeux, il grommelle :
« Z’avez un crayon ? »
Je plonge ma main au fond de mon sac et lui tends un stylo. Sans me remercier, il l’attrape et le cale entre ses dents. J’ai un haut-lecoeur mais ne dis rien. Le type soulève sa manche. Son bras est décharné, on dirait une branche morte. D’une main tremblante, il trace le long de son poignet d’une grosse écriture tremblante :
1.298.012. Il dit :
« 1.298.012.
— Qu’est-ce que vous faites ?
— Je compte.
— Vous comptez quoi ?
— Des nombres.
— Pourquoi vous comptez ?
— Je veux compter jusqu’à l’infini.
— C’est pas possible.
— Pourquoi ?
— Personne l’a jamais fait.
— Des couilles molles.
— Vous en êtes où ?
— 1.298.013.
— Bonne chance.
— 1.298.014. »
Je regarde le type s’éloigner. Soudain, un frisson me secoue la colonne vertébrale. Mon signe ? Après tout… Le vieux s’est engouffré dans la ruelle voisine. Je me lève d’un bond. Le vieux est là. Je lance une main dans l’air pour l’appeler. Il stoppe net. Il dégrafe sa ceinture. Son pantalon tombe sur ses chevilles comme une peau morte. Il se met à pisser contre un mur. Le glouglou gras qui envahit la nuit me tord le coeur. L’odeur chaude et âcre éclabousse les ténèbres. L’espoir a claqué dans ma tête. Ça fait un bruit d’oeuf cassé. Je regagne ma boîte aux lettres en traînant des pieds. Rien qu’un faux espoir. Un signe ne me pisserait pas à la gueule.
0h45. En face de moi, un gros bonhomme de neige gonflable se balance d’avant en arrière au gré du vent. Le blanc de son ventre est recouvert de poussière, on dirait que la dentelle de neige délicate qui le fardait s’est transformée, à peine touché terre, en une bouillasse grise et moche. Plus la nuit s’épaissit, plus le bonhomme de neige se dégonfle. Depuis quelques minutes, il courbe la nuque. Un trou s’est creusé au milieu de son ventre, il se recroqueville comme un trognon de pomme. Sa mort est lente. Son agonie dure. Il se vide au ralenti. Maintenant son nez touche le sol. Le reste du corps suit, il forme une flaque grise sur l’asphalte humide. Je ne sais pas exactement ce que ce spectacle m’évoque. Mais je ne peux pas détacher mes yeux de ce cadavre en fausse neige. Soudain, du bruit. Je redresse la tête. Deux jeunes. Un grand black, un petit blond. Ils parlent fort. Marchent en traînant. Ne vont nulle part. Sans m’adresser un regard, ils s’assoient sur le bord du trottoir. Le blond allume une cigarette. Le black étale ses jambes sur la route. Il lance un regard au blond :
« T’as une clope ?
— Non.
— Je sais que t’as des clopes.
— J’en ai plus qu’une.
— File-moi une clope.
— Non. Va t’en acheter.
— J’ai pas de fric. File-moi une clope.
— Non.
— J’te la rends demain.
— Je croyais que t’avais pas de fric ?
— J’en aurai demain.
— Bah, t’attendras demain pour fumer.
— Non. File-moi une clope.
— Non.
— T’es chiant.
— Non. »
Le blond tire une bouffée de cigarette, les yeux dans le ciel. Le black lui décoche un regard d’envie. Le silence qui s’installe semble les incommoder. Le black finit par demander :
« Au fait, t’étais où hier ?
— Au 300.
— Je sais. Mais après ?
— Après quoi ?
— Le 300.
— Nulle part.
— Allez.
— Non.
— Dis.
— Non.
— Tu t’es serré la brune ?
— Laquelle ?
— Celle qu’était bonne. »
Le blond hausse les épaules. Le black soupire et reprend :
« Alors tu t’es serré Jen ?
— C’est trop un boudin, Jen !
— J’le savais !
— Quoi ?
— Tu t’es serré la brune !
— Ouais.
— C’était comment ?
— C’était… Tu vois.
— Ça veut dire quoi ?
— Rien.
— T’es un mauvais coup ?
— Va te faire foutre. »
D’un geste rageur, le blond jette sa cigarette et l’écrase sous son talon. Le black suit des yeux le mégot qui roule dans le caniveau. Il martèle le silence de son pied avant de lancer :
« Sérieux, c’était comment ?
— C’était… Tu vois.
— Ah ouais ?
— Ouais. »
Tous les deux ont renversé la tête en arrière. Visiblement, ils voyaient. Le blond attrape des écouteurs au fond de sa poche. Le black s’empare de l’un d’eux et se l’enfonce dans l’oreille. Le blond l’imite. Quelques secondes plus tard, le black sort une cigarette de son blouson. La flamme de son briquet allume une étincelle dans le regard du blond :
« File-moi une clope.
— Non.
— Allez.
— Non. Fume les tiennes.
— J’en ai plus.
— Alors tant pis.
— File-moi une clope.
— Non. »
Le blond soupire, sort de son paquet froissé une cigarette puis commence à tripoter son MP3. Le black a l’air d’apprécier. Je les regarde secouer la tête au rythme d’une musique que je n’entends pas. Ils ont l’air de coucous suisses. Leurs cigarettes se consument. Les deux yeux rouges qu’elles creusaient dans le noir rabaissent leurs paupières. Les deux types finissent pas se lever. Le black disparaît dans une rue parallèle. Le blond m’adresse un signe de main.
« Eh mec !
— Ouais ?
— T’as pas une clope ?
— Non. »
Je le regarde s’éloigner d’un oeil absent. Cette fois, ma colonne vertébrale reste à sa place. Ces types n’étaient rien d’autre que des types. Un signe aurait au moins eu des clopes.
0h55. Ça fait vingt minutes qu’aucune voiture n’a frôlé le bitume de la route. Il n’y a personne dans les rues, absolument personne. Tous les volets sont clos. Les cheminées ne fument plus. Les commerces sont fermés. C’est drôle de surprendre ce monde en suspens, cet horizon serein qui dans cette somnolence d’ébène n’a pas encore besoin encore de se pâmer, ce monde qui attend — qui attend quoi ? Sûrement pas moi…
Je commence à me demander ce que je fous là. Je ne sais pas s’il existe un Dieu. Pas forcément un vieux cinglé qui s’insurge au moindre pet de travers, mais quelqu’un, quelque chose au-dessus de nous, une force obscure qui nous observe et s’amuse à triturer les fils de nos existences. J’espère que oui. J’espère que quelqu’un au moins prend du plaisir à voir nos genoux s’écorcher, à regarder s’effacer les mirages, à écouter crever les espoirs, à mater les déchéances et les dégringolades, j’espère que nos maux servent au moins à divertir un vieux type qui s’emmerde tout seul sur son nuage. Parce que si la douleur existe pour la douleur, la souffrance pour la souffrance, la mort pour le simple plaisir de gonfler le ventre des vers un beau jour, s’il n’y a personne pour donner un tout petit moignon de sens au truc qui chaque jour pompe un morceau de notre moelle épinière, se faire sauter le crâne au milieu des fleurs reste encore le comportement le plus sensé de tous.
1h27. Minuit est passé depuis près d’une heure et demie. Il ne viendra pas. Dieu m’a posé un lapin.
À moins que… Ce serait ça, le signe ? La vie ne rime à rien. Si tu veux la faire sonner comme un violon, libre à toi, mais ne t’étonne pas si à la fin il ne te reste que les fils de l’archet pour te pendre…
Tant pis. Je regarde le vieux clocher. Des siècles entiers se sont bousculés sous son cuivre. Les cloches doivent bien se foutre de la gueule de mes vingt-six années. Le poids du monde me pèse soudain sur les épaules. Disparaître en une seconde sous ces montagnes de temps, ce doit être facile… Je me lève. Je peux presque entendre la boîte aux lettres rouge se marrer dans la nuit. D’un geste, je me retourne et lui envoie un coup de pied bien senti. J’entends mes orteils craquer sous la douleur, mais ça soulage. Dans mon dos, j’entends ronronner le moteur discret d’une voiture. Je me retourne. Une Audi noire. Mon père a toujours voulu une Audi noire. Je la regarde rouler au pas. S’arrêter au stop. Ouvrir la fenêtre.
Alors la terre s’ouvre. Mes jambes ne sont plus que des fac-similés de jambes. Les frissons me parcourent le corps. Je n’ose pas bouger. Quelque chose s’agite à l’intérieur de moi. Une chaufferie rouillée. Un tambour crevé. Un goéland mazouté. Ça tape contre mes côtes, ça fait mal dans ma poitrine, ça gonfle, ça crie, ça pleure, mon coeur bat si fort qu’il va sortir. Une élucubration. Une incantation. Un impératif, une imprécation qui caresse les tripes et tord le coeur pour rejaillir en pépites sous des paupières hallucinées, enfin claires, enfin vives, l’âme épurée de l’intérieur et à jamais squattée par les hurlements de ces vibrations d’outre-tombe. Po-po po-pôm. Po-po po-pôm.
« Eh ! Tout va bien ? »
Je sursaute. Tout revient devant mes yeux en une seconde, la rue, le vent, la boîte aux lettres rouge, l’Audi noire, ce type qui me scrute à travers sa vitre baissée. Entre sa cravate délacée et son costume froissé, il a l’air épuisé. Ses sourcils froncés me scrutent d’un air suspect. Je m’empresse de bafouiller :
« Hein ? Euh, oui…
— Je cherche le cours Victor Hugo.
— La… la musique… »
Un sourire se dessine subitement sur le visage du type. Il semble se détendre :
« Vous aimez Beethoven ?
— Je crois, oui…
— Ça, c’était un génie ! Le type est sourd comme une huître, et vous croyez que ça l’arrête ?
— Non ?
— Non ! S’il ne peut pas entendre le reste du monde, il fera la musique dans ses oreilles. »
Le type monte le son de la radio. La musique me colle un nouveau frisson. Je regarde ce visage fendu d’un grand sourire qui me scrute joyeusement. Il a l’air un peu cinglé. Mais je réalise que seul et trempé, à faire le pied de grue au pied d’une boîte aux lettres rouge depuis près de deux heures, je ne dois pas avoir l’air très sain non plus. Une fois le soleil couché, la salubrité a aussi droit à son congé.
Je demande :
« Qu’est-ce que c’est comme morceau ?
— La Cinquième Symphonie. Premier mouvement.
— C’est…
— Résumé d’une exacte concision.
— Euh…
— Alors, le cours Victor Hugo ?
— Ah oui, prochaine à droite, et puis tout droit.
— Merci. Si vous aimez ce morceau, devriez écouter l’Hymne à la
joie. »
Je regarde l’Audi noire disparaître au virage. J’entends la musique
vibrer dans mes côtes. Tempête sous un crâne.
*
« Cher Dieu
Dieu
Si tu crois m’avoir eu avec ton Audi, tu me prends vraiment pour un con. Je ne sais pas ce qui me retient de monter casser tes augustes dents mystiques. T’as préféré garder tes signes pour un autre. J’aurais eu plus de chance avec les cheveux longs et des sandales, c’est ça ? Tant pis. Je me suis débrouillé tout seul.
La vie n’est rien. Qu’un néant, une absurdité, un sursaut avant la mort, un équilibre toujours précaire, un long déclin, un gouffre plein de vide, une chute entre rien et rien. Et pourtant. Oui, l’horreur existe. Mais pourquoi dans cet antre d’ombre cultiver le malheur comme une plante en serre ? Oui, le saut serait facile. Le vertige séduisant. Mais la joie est là. La chercher, l’arroser, la faire pousser, l’embrasser, l’aimer. C’est le seul choix possible. La joie est le baiser qui console de vivre. Traverser la vie en amputé du coeur, c’est prendre de l’avance sur sa mort.
Beethoven était sourd. Moche, malade et seul. Et pourtant dans les tréfonds de ce crâne buriné, il a trouvé le moyen de faire fleurir la joie.
Je t’écrirai peut-être plus tard. Tu dois bien avoir besoin de distractions au milieu de tous ces culs-bénis. Mais je n’ai pas encore le temps de mourir. J’ai l’intégrale de Beethoven à écouter.
Oscar. »
*
Je sors. Une flaque de soleil me chauffe le crâne. Je ferme les yeux. La vie n’est pas qu’une suite de clichés à subir. La vie n’est qu’un truc à vivre. Dans ma bouche, des pralines jouent un staccato de caramel. Dans mes oreilles, la joie se fond en notes de musique. Dans ma poitrine, mon coeur bat la mesure. Po-po po-pôm. Po-po po-pôm.

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