lundi 14 novembre 2011

Comme les sept doigts de ses mains

                   
« Les sept merveilles du monde ». C’est ainsi que papa nous appelle. Ou parfois « les sept péchés capitaux ». Quand ce n’est pas « mes mercenaires ». 
Nous, c’est la fratrie, que des petits mecs. On ne peut pourtant pas dire que les parents n’aient pas tenté d’avoir une fille. Jusqu’au dernier souffle, celui de maman le jour de la naissance de Gaspard, le petit dernier forcément. L’alphabet s’est donc arrêté au G. Oui parce que la hantise de papa était qu’on soit illettrés, alors il nous a nommés dans l’ordre alphabétique : Auguste, Boris, César, Damien, Éloi, Faustin et Gaspard. 
Parfois, quand il regarde des photos de maman, papa soupire « je lui aurais bien fait un petit Hector ». Boris lui rétorque que de toute façon il n’aurait pas tenu jusqu’à Zéphyr. Alors papa bombe le torse, l’air contrarié qu’on remette en cause sa virilité, et ça nous fait tous rire.
Bien que mon père ait été, dans sa jeunesse, objecteur de conscience, il nous a élevés à la militaire. 
Réveil à la trompette de Chet Baker, douche froide (pas assez d’eau chaude pour tous de toute façon), lit au carré, petit déjeuner à la cantine. Exercices de vivification tous les jours sauf le dimanche (le jour du tiercé), qu’il pleuve, vente, grêle ou canicule. Appel en rang d’oignon le soir, chacun vérifiant les dents, les mains et les oreilles de son voisin de droite et papa, au bout, s’occupant d‘Auguste. Et distribution de corvées comme on donne des baffes mais sans lever la main, enfin la sienne, vu que les treize nôtres s’activent de la serpillière au bac à vaisselle. La quatorzième ? Avalée par un chien, aux trois-cinquièmes seulement : du pouce au majeur. Un veuf, père de sept garçons ne peut pas tout maîtriser. Mais l’année où le chien des voisins, Brutus, a croqué les doigts de César, la vigilance du colonel s’est renforcée. 
Oui, c’est comme ça qu’on l’appelle en cachette : le colonel, qui n’est pas dupe je pense mais laisse une brise de rébellion souffler sur les troupes de temps en temps pour mieux les mater par la suite. 
On a notre mitard aussi : les toilettes de la cour. Toute désobéissance de force supérieure ou égale à trois est punie de nettoyage de mitard. Et nettoyer les toilettes d’une école maternelle c’est pas de la soie. Faut croire qu’à l’arrêt des couches il reste encore du boulot pour devenir parfaitement propre. 
Parce que papa il est directeur d’école. Et il ne nous tape jamais sur les doigts avec une règle mais il en a fixé tout plein et a gradué la gravité selon celle qu’on enfreint.
On ne risque pas grand-chose à lire encore après le couvre-feu (il adore ce genre d’activité intellectuelle, rapport à sa hantise), il fermera les yeux. En revanche, il ne fait pas beau voir à laisser traîner le moindre jeu dans la cour de récré ou encore à ne pas avoir effectué dans l’heure la corvée attribuée. 
Il y a pire que le mitard, mais cette punition-là n’a eu lieu qu’une fois. Depuis qu’Éloi a vidé d’un coup le bocal de griottes à l’eau de vie de tante Chloé (qui en offre régulièrement à papa en espérant au moins un baiser chaleureux de remerciement qui ne vient jamais), on fait tous bien attention à n’en chiper qu’une à la fois et pas trop souvent. Aucun de mes frères n’ayant spécialement envie de goûter aux joies de la nuit passée sur le béton de la cour. Pour dessoûler. Et comme on se serre les coudes, aucun ne songerait à parler des cigarettes de Boris au colonel. Les représailles seraient brûlantes. 
Mais à la maison, enfin dans l’appartement de fonction, si on respecte les règles, tout roule. Comme il en avait marre de calciner les repas, papa a pris l’habitude de n’acheter que des conserves et des surgelés. Et comme il n’aime pas l’idée de devoir nous forcer à manger ce que l’on n’apprécie pas, il prend toujours des plats qu’on adore. On croule sous les vêtements et les jouets donnés par les mères d’élèves. Et sachant que c’est important pour lui, on aide Damien dans ses devoirs, c’est le seul qui rame un peu mais il n’a pas son pareil pour nous fabriquer des trucs de ses dix doigts.
Auguste a fêté ses dix-sept ans cette année, et Gaspard en a eu sept, autant d’années depuis lesquelles papa joue tout seul à la maman. Comme il peut, c’est-à-dire sans bisous ni câlins, mais en tenant nos vêtements propres, le congélateur plein et l’appartement bien nettoyé. Une fois par mois, le samedi, il nous réunit dans la cour d’école vide pour nous passer à la tondeuse. Coupe réglementaire, la même pour tous : bien dégagé sur les oreilles et la nuque, un peu plus long sur le dessus. Une fois Éloi a tenté de lui faire entendre que c’était pratique mais pas très à la mode, papa lui a proposé de le Barthez-iser, et depuis, Éloi aime sa coupe.
Moi c’est Faustin donc, j’ai tenu pendant presque trois ans le rôle envié de petit dernier, avant que Gaspard ne me vole la vedette et nous enlève maman. On ne lui en veut pas, il paraît que le docteur avait prévenu qu’un nouvel accouchement serait risqué pour elle, mais elle n’en a fait qu’à sa tête. Les plus grands savent bien que c’était elle qui portait la culotte comme on dit et que papa n’avait jamais son mot à dire. Ça me rend fier d’imaginer ça, une femme capable d’affronter le colonel et le faisant marcher à la baguette. Dans mes rêves, éveillés ou non, ça force mon respect et mon admiration pour cette maman dont je n’ai pas le souvenir, si ce n’est la vague sensation d’un parfum entêtant et de deux bras doux dans lesquels me blottir. Et ce doit être pour ça que papa ne voit pas tante Chloé, c’est la soumission faite femme. Une voix en filet qui coule à peine dans les oreilles, une discrétion de vitre sans tain, les épaules rentrées pour prendre moins de place. Tellement peu que parfois personne ne s’aperçoit qu’elle est là. Pourtant ses yeux brillent quand elle regarde papa et elle donne des bisous tout doux sur les joues en nous serrant contre elle. Moment que j’apprécie particulièrement parce qu’elle a deux coussins volumineux entre lesquels se caler. D’ailleurs Damien a souvent les yeux fixés dessus, m’est avis qu’il aimerait bien bricoler avec. 
On nous dit souvent qu’on est tous fabriqués dans le même moule, c’est vrai qu’on se ressemble et pas qu’à cause de la coiffure, mais n’empêche que de caractère on est tous différents. 
Notre Auguste c’est le plus responsable, c’est l’âge qui veut ça ou le fait d’avoir aidé à s’occuper des six autres. Il est sage, posé, adulte, rien à voir avec un adolescent, d’ailleurs il n’a pas fait sa crise, pas comme Éloi qui l’a débutée depuis longtemps, un peu précoce.
Boris c’est le rigolo de la troupe, il nous fait des spectacles de temps en temps, il connaît des dizaines de sketchs par cœur et imite à la perfection. 
Des personnalités connues aux personnes de l’entourage, notamment madame Mireille, l’institutrice des petites sections, énorme femme à l’accent chantant des cigales, ogresse un peu inquiétante, qu’on soupçonne de manger des petits garçons pour son petit déjeuner. C’est du moins ce qui se raconte sous le préau.
Damien donc c’est le manuel du groupe, il répare une chasse en deux temps trois mouvements et débouche un évier en le regardant. Mais surtout, l’été, quand on passe trois semaines chez tante Chloé, il nous fabrique des cabanes dans les arbres, plus luxueuses que des châteaux, avec plusieurs pièces, des toilettes et une échelle amovible pour se retrancher dans le donjon.
César et Gaspard sont l’exact opposé, le timide et le casse-cou, peureux et téméraire on les appelle parfois. César est le plus brillant dans les études, « il ira loin » dit papa avec le regard perdu dans le vague, rêvant probablement des fastes d’un poste haut placé. Moi je dis que ce qu’il a perdu en doigts, il l’a gagné en cerveau et que ce n’est que justice. Gaspard lui, il veut faire du saut en chute libre, de la plongée sous-marine
et de la course automobile. S’il était né avant moi les parents auraient dû l’appeler Fangio.
Moi il paraît que je suis le littéraire, tout ça parce que je suis le seul à porter des lunettes, lire pendant des heures et écrire quelques poèmes. Mes frères ont l’étiquette facile. Boris m’affirme souvent que Pivot refera une émission juste pour m’y recevoir ; le temps que je perce, je me demande s’il sera encore présentable pour passer à la télé. 
Mais aujourd’hui il n’est plus question de télé, l’heure est grave.

(à suivre)


illustration : Chien (assis), Rosa Bonheur

1 commentaires:

Edith a dit…

Le rythme est enlevé, le ton léger mais sans mièvrerie.La présentation des gamins est amusante et attachante. Bref, on attend le reste avec impatience et peut être aussi avec le nom de l'auteur??