mardi 22 novembre 2011

Le mausolée d’Halicarnasse

Je cherchais la blonde briseuse de famille et je suis tombé sur ma mère.
Le colonel nous a toujours formellement interdit de pénétrer dans sa chambre. Prétextant l’intimité due à un adulte ; le petit espace réservé qu’il avait bien le droit de s’octroyer après une journée à éduquer les enfants de l’école et une soirée à houspiller les siens. Ou inversement, je ne me souviens plus bien de son discours qui a lieu au minimum une fois l’an, lorsqu’il nous convoque pour nous rappeler les règles. Et la règle numéro un c’est de ne jamais, au grand jamais, franchir le seuil de sa chambre.
Je ne sais pas si mes frères ont toujours respecté la consigne mais il me fallait l’enfreindre pour mener à bien mon plan de sauvetage des nouvelles amours de mon père. J’espérais trouver un nom, une adresse ou au  moins un numéro de téléphone.
Une fois que l’idée avait germé dans mon esprit j’ai dû patienter une bonne huitaine de jours avant de pouvoir la mettre à exécution. C’était un dimanche, le colonel était parti taquiner le tiercé, comme d’habitude et selon son expression. Dans un bistrot du coin où la télé retransmettait les courses à un petit comité de fidèles serrant dans leurs poings des billets d’espoir froissé. Et mes frères étaient éparpillés un peu partout dans la nature. Ou avec une fille pour Boris. Auguste en plein bachotage chez un copain. César, un livre à la bonne main, gardait les plus petits dans la cour de récré avec pour mission de surveiller les jeux pour qu’ils ne dégénèrent pas. Damien fabriquait un cerf-volant pour les grandes vacances. Éloi râlait qu’il avait passé l’âge de s’amuser aux billes avec Gaspard. Et je me suis éclipsé en arguant d’un subit mal de ventre très certainement dû au quintal de frites dont j’avais accompagné le poulet grillé du midi.
J’ai traversé la cour de l’école en me tenant le ventre, plié en deux pour donner un peu de crédibilité à mon gros mensonge et sans avoir besoin de me forcer à être vert parce que le fait de mentir à mes frères pour la première fois de ma vie me rendait vraiment un peu malade.
J’ai fermé le verrou intérieur pour être certain de ne pas être pris en flagrant délit d’intrusion dans l’antre paternel et je me suis glissé dans sa chambre. En prenant garde d’enlever mes chaussures et de revêtir des gants de vaisselle pour ne pas laisser de traces.
Au moment où j’ai posé les doigts sur la poignée j’ai pensé une seconde que si j’étais né en premier, Arsène eu été un prénom m’allant comme un gant rose en caoutchouc.
Ravalant ma culpabilité à violer ainsi le saint des saints, je me suis dit que c’était pour la bonne cause et suis entré d’un pas décidé dans la pièce.
Un choc.
Dans le reste de l’appartement de fonction trônent ici et là quelques clichés de ma mère, avec nous dans les  bras pour la plupart ou des portraits de famille réunissant les neufs. Mais on en dénombre à peine une demi-douzaine. Ici un mur entier lui était consacré. Des photos du mariage de mes parents que je n’avais jamais vues. Des photos de chacune de nos naissances où ma mère visiblement fatiguée mais heureuse posait avec un bébé entre les bras. Si j’avais eu le temps j’aurais joué au jeu des ressemblances pour deviner lequel était qui. Des photos d’elle embrassant mon père, prises par je ne sais qui, tante Chloé peut-être. Et un immense portrait en pied qui me souriait d’un air doux à m’en faire gicler les larmes sans même m’en apercevoir.
C’est quand ma vue s’est brouillée que j’ai enlevé mes lunettes pour essuyer mes yeux sur ma manche. Et mon nez au passage.
Et puis, sur la commode, il y avait une bouteille de son parfum, ses bijoux et sa brosse à cheveux avec quelques frisottis noirs encore pris dans les poils.
Tout me poussait à ouvrir l’armoire, j’y ai découvert ses robes, ses chemisiers, ses jupes, alignés soigneusement sur les cintres, comme une armée de reproches à la défunte partie trop tôt pour les avoir élimés. J’ai été déposer un pschitt de parfum sur la seule robe dont je me souvenais avoir vu ma mère la porter et je me suis glissé dans l’armoire contre elle, entre les vêtements, pour fermer les yeux et laisser les tissus me caresser comme si c’étaient ses bras me prenant entre eux. Je ne sais pas trop combien de temps je suis resté comme ça, prostré dans des souvenirs que je n’avais pas.
C’est la sonnette de l’entrée qui m’a extirpé de là, « Faustin ? Ça va ? Ouvre ! ». Je suis sorti en courant ouvrir à César, inquiet de ne pas m’avoir vu revenir.
« T’es vraiment pas bien toi, t’es tout blanc ». J’ai fondu en larmes et j’ai soulagé mon lourd secret en le partageant avec lui. Il m’a suivi dans la chambre à reculons, c’est, de tous, celui qui respecte le mieux les règles. Sans doute parce que la seule fois où il ne l’a pas fait, on lui en a mordu les doigts.
Il avait un air bizarre face au mur de photos, il était comme pétrifié au milieu de la pièce, et puis il s’est avancé doucement vers le grand portrait, s’est collé contre lui et a déposé un baiser humide sur le front de notre mère.
J’avais oublié pourquoi j’étais là mais j’ai finalement laissé la blonde où elle était. Papa pouvait bien se trouver une rousse s’il le voulait, je savais désormais qu’aucune femme ne remplacerait maman dans nos vies.

(à suivre)

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