lundi 28 novembre 2011
Le phare d’Alexandrie
Ta mère, Alexandra, avait un caractère bien trempé. De l’acier, de la fonte. Elle l’avait signifié à son entourage dès son premier cri, un unique cri, bien sonore, sûr, qui avait imposé le silence dans la salle d’accouchement.
Les années suivantes ne furent que la confirmation de cette arrivée déterminée. Petite fille butée et certaine de ce qu’elle voulait.
Adolescente tout feu tout flamme atteignant toujours ce qu’elle désirait. Jeune femme sereine de son futur, sachant très bien qu’elle allait obtenir ce qu’elle souhaitait : un homme soucieux de fonder une grande famille. Dans cette optique, elle promenait ses boucles noires et ses yeux assortis dans toutes les soirées dansantes des environs, se laissant mener le temps d’un rock ou bercer le temps d’un slow mais jamais raccompagner chez elle.
Ton père (le colonel) en avait entendu parler avant même de la voir ; Alex comme tout le monde la nommait, la guincheuse inatteignable, la demoiselle au coeur imprenable. Pourtant tous les gars du coin avaient tenté, sans succès, de prolonger la valse sur les chemins de traverse. Alexandra et le colonel fréquentaient les mêmes bals, mais il faut croire que la foule n’avait jamais voulu s’écarter afin qu’ils s’aperçoivent. Et puis, un soir pas comme les autres, un soir de chaleur infernale d’un été de fournaise, il s’était accoudé à la buvette pour profiter du petit ventilateur qui y ronronnait paisiblement, buvant une bière fraîche bien qu’aux bulles éventées. J’étais sur ses talons, comme toujours, la chevelure flamboyante attachée en chignon sage sur la nuque, les épaules recouvertes d’un châle pudibond et les ballerines plates à peine usées par quelques pas esquissés maladroitement.
Le colonel était bien trop timide pour aborder les jeunes filles – son défaut d’élocution revenait au galop lui hanter la bouche dès qu’il essayait – et bien trop piètre danseur pour espérer les séduire sur la piste. Il se rendait à ces soirées plus pour me sortir et faire plaisir à nos parents avec des occupations de notre âge que par conviction matrimoniale. Il ne remarquait bien sûr pas que je ne regardais que lui et aucun des autres mâles de l’assemblée. Ni que je refusais systématiquement les invitations à danser pour rester à ses côtés. Pourtant avec mon nez cerné de taches de rousseur, et ma poitrine avantageuse, j’avais un certain succès. On discutait donc ces soirs-là comme on l’aurait fait dans le salon des parents, devant un feu de cheminée ou une corvée de cornichons à gratter pour alimenter les bocaux de la réserve. La musique en plus.
Avalant une gorgée supplémentaire de sa bière tiédie, le colonel observait deux jumeaux, fille et garçon, en train de jouer aux billes dans un coin pendant que leurs parents se lançaient dans un jerk endiablé. Je lui murmurai : « tu veux des enfants ? ». Les yeux dans le vague, attendri par ces jeux fraternels, le colonel, qui était enfant unique, répondit sans y penser : « une douzaine au moins ». Une grande brune se retourna vers lui, s’exclamant : « vraiment ? »
L’histoire venait de s’écrire. Dans la nuit, Alexandra avait éclairé le colonel en perdition, il ne savait pas encore que la lumière s’éteindrait un jour, mais il était ébloui.
– Tu en fais vraiment des tonnes là, ma tantine !
– Mais je te jure Faustin, ça s’est passé exactement comme ça.
Ils se sont échangés des Alinoë, des Bérénice, des Calixte, des Daphné, des Eloïse, des fadaises et galéjades jusqu’au bout du bal. Car ta mère, au diminutif masculin, ne rêvait que de filles, sans savoir à quel point elle allait aimer n’enfanter que des garçons. Et elle s’est laissée raccompagner chez elle au bras du colonel. Je les suivais, prise de frissons malgré la canicule, un peu en retrait pour ne pas perturber l’idylle naissante. À tel point qu’ils avaient dû oublier ma présence lorsque leurs lèvres se sont scellées dans un premier baiser torride. Il faut dire que ta mère n’avait rien à envier à ton père pour le charnu de sa bouche. C’était un régal, autant qu’un crève-coeur, à voir. J’en avais moi-même les lèvres toutes émues, tendues vers un baiser imaginaire d’une douceur satinée exquise…
Mais je m’égare, passe-moi donc le tamis que je termine cette pâte à tarte. Tu adores les mirabelles n’est-ce pas ?
Je n’osais lui avouer que c’était le fruit préféré du colonel et pas le mien. Comme disait Boris, elle avait le chic pour réaliser des plats rappelant le roux, histoire de mater à loisir la bouche du colonel croquant dans sa couleur naturelle.
(à suivre)
illustration : Au moulin de la Galette, Toulouse-Lautrec 1889
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