Dora soupira. La clarté ne lui était pas d'une grande utilité. En musique, elle était terriblement surestimée. Avec une clarté limpide, le pianiste a planté le thème, lisait-on dans les critiques. Mais qu'est-ce que cela vous apportait si ce thème ne se détachait pas sur un fond sombre ? La clarté était peu coûteuse, facile et trompeuse. Elle masquait l'opacité mystérieuse qui enveloppait le cœur de toute musique. On ne savait pas ce qu'on entendait, n'est-ce pas ? On devait donc donner aussi cette impression quand on jouait. C'était ainsi. Schubert, clair ? Brahms ? Les maniaques de la clarté vous faisaient croire à une fausse simplicité. Ecoutez donc, les choses qui se passent sont si logiques et si claires. Rien n'est énigmatique, tout peut être suivi sans difficulté du début à la fin. Un mensonge. Comme si on ne devait pas chercher, comme si on ne devait pas entrer à tâtons dans une composition, prêt à errer en tous sens, sans trop s'émouvoir de trouver une signification aux endroits les plus inattendus. Une interprétation n'était pourtant pas une expression éternellement immuable ? Il arrivait bien que l'édifice de signification érigé avec satisfaction pendant des années vacille soudain et s'effondre ? Derrière les Variations Goldberg, se trouvaient des Variations Goldberg et ainsi de suite !
Et la clarté n'était-elle pas une concession faite à l'auditeur ? Jouer pour ce dernier est trop dangereux, se dit Dora. On songe à lui faire des tours de magie, on cherche à l'influencer, à le manipuler, à le capturer et à l'enchaîner. Toujours emphase et arrogance. Il est déjà assez difficile de discuter avec le compositeur, de s'entendre avec les touches et la mécanique de l'instrument. L'auditeur n'a rien à y voir. On peut l'ignorer.
pp 218-219 Anna Enquist
Illustration : Caspar David Friedich
Pascale

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