vendredi 25 novembre 2011
Les jardins suspendus de Babylone
Pour fêter le bac d’Auguste et la bonne note de Boris au bac français – à l’en croire il aurait imité Jean d’Ormesson lors de son oral, bluffant l’examinateur, mais dans ce que dit Boris il faut beaucoup trier pour
avoir un peu de vrai – ainsi que l’excellente note de César qui, bien qu’ayant seize mois de moins que Boris l’a rattrapé dans les études, nous sommes partis tout l’été chez tante Chloé. Pas les trois semaines habituelles mais deux mois. Je ne sais pas si c’était notre récompense à nous – qui adorons y aller – ou la sienne.
Tante Chloé n’est pas notre tante. C’est l’amie d’enfance du colonel mais à force de la voir tout le temps dans les parages, elle fait partie des meubles, du paysage et de la famille donc. Et puis chacun de nos parents
ayant été enfant unique, nous n’avons ni oncle, ni tante, ni cousins et plus de grands-parents. Elle a donc été élue tante, je ne sais pas très bien depuis quand ni par qui. Par maman peut-être qui n’avait pas dû remarquer que tante Chloé en pinçait pour le colonel, ou alors qui le savait très bien mais fermait les yeux parce que ce n’était pas une rivale ou un danger. D’ailleurs, même depuis la mort de maman, elle ne rivalise toujours pas. Elle est transparente pour le colonel. Il lui sourit gentiment, la remercie sans y penser pour les cadeaux qu’elle lui ou nous fait et n’aurait jamais l’idée de louper les grandes vacances chez elle. Mais ce n’est pas vraiment une femme pour lui. Tout au plus une petite soeur. Et encore.
Pour nous en revanche c’est un peu une figure maternelle, une présence féminine du moins, pas très autoritaire mais qu’on respecte pour sa gentillesse et sa douceur. Il ne viendrait, je crois, à l’esprit d’aucun de nous sept de lui désobéir ou de faire des bêtises chez elle, qui puissent mettre le colonel en colère. On sait bien qu’une partie de sa colère retomberait sur elle. Donc en général les vacances là-bas se passent dans le calme et la sérénité. Sans oublier les joies de la campagne. Elle habite une grande maison nichée dans le coin d’un immense terrain plein d’arbres centenaires gigantesques dans lesquels Damien nous fabrique des cabanes. Et puis un verger avec des pommiers, des poiriers, des cerisiers, des pêchers et des abricotiers. Sans oublier les framboises, les groseilles et les cassis dont elle fait une liqueur qui nous régale depuis notre plus jeune âge. Parce que comme c’est l’été papa ferme les yeux sur le fait qu’on en boive un verre en dé à coudre de temps en temps. Alors pour remercier, on l’aide à ramasser les fruits qui mûrissent pendant notre présence. Sinon c’est elle qui vient régulièrement nous fournir en compotes, crumbles, confitures, et pâtes de fruits. Tout au long de l’année c’est un peu notre douceur sucrée, tante Chloé.
Elle n’a jamais quitté le village de leur enfance, à papa et à elle ; reprenant la maison au décès de ses parents pour y vivre seule, minuscule petite chose perdue dans une maison dix fois trop grande. J’aime bien quand elle nous raconte un peu leur enfance. C’était une petite fille rousse et gauchère, de quoi la diaboliser aux yeux des autres gamins de l’école et du village. À l’époque le colonel zozotait et restait silencieux et à l’écart pour éviter les moqueries. Ils s’étaient rencontrés lors d’une récré, tout deux à l’abri sur le banc le plus éloigné de la cour.
– Pourquoi t’as des zeveux de feu ?
Elle avait répondu timidement, sans rire de son défaut d’élocution et ils étaient devenus inséparables.
Il était beau, à entendre tante Chloé, avec ses boucles brunes, ses yeux verts en amande (Boris, Éloi et Gaspard ont les mêmes, nous autres on a les braises noires de maman, sauf César qui a les noisettes du mélange, noisettes mélancoliques et douces) et sa peau brune. Et puis des lèvres pulpeuses appelant les baisers a-t-elle dit une fois avant de devenir écarlate et de courir dans sa cuisine préparer un dessert. Boris dit que la cuisine c’est son exutoire sexuel. Et qu’à défaut de pouvoir prendre du plaisir avec le colonel, elle lui en donne par le ventre. J’ai jamais bien compris le rapport mais les plus grands, d’Auguste à Damien, acquiescent comme une évidence. César baisse les yeux lui, comme chaque fois que la conversation fraternelle dévie sur le sujet. D’après Éloi, il n’oserait pas approcher les filles de peur qu’elles ne veuillent pas
de ses caresses incomplètes. Moi qui ai déjà bécoté une fille de ma classe, je me dis que les bisous ça suffit, pas besoin des mains mais il paraît que je comprendrai quand j’aurai la moustache qui pousse. Il ne me tarde pas, j’ai peur que ça chatouille les filles.
Ce que j’aime bien l’été, c’est trouver un moment dans la journée où tous mes frères sont occupés ailleurs pour aller parler avec tante Chloé. Je ne me lasse pas de lui demander de raconter encore et encore comment nos parents se sont rencontrés. Le colonel ne l’évoque jamais. Mais tante Chloé ne se fait pas prier et d’année en année l’histoire s’enjolive et gonfle comme une baudruche. Je me doute bien qu’elle en rajoute un peu et que tout n’est pas exact, peut-être même met-elle un peu de ses rêves et désirs dedans. Mais le conte est délicieux et j’adore qu’elle l’embellisse juste pour moi. En général je m’assois sur le petit tabouret de la cuisine, je la regarde s’affairer aux fourneaux, les gestes précis et sûrs, pas même perturbés par le fait de parler. Et au fur et à mesure, l’histoire de mes parents prend de belles odeurs : leur premier regard sent la mie de pain fraîche sortant du four, leur premier baiser a les notes sucrées d’une tarte au chocolat et leurs fous rires complices ont des arômes fruités. Plus tard, je crois que j’épouserai une pâtissière ou une cuisinière, pour respirer sur elle les parfums de l’amour.
(à suivre)
photo : Giverny par S.T.
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