dimanche 4 décembre 2011
La statue de Zeus
Quand on était un peu plus petits, Gaspard et moi on se chamaillait tout le temps et on en venait souvent aux mains. Pourtant je suis plutôt calme, l’intello comme dit Boris mais même si le ton est moqueur, je sais bien qu’en fait c’est un compliment. Je me souviens de ses yeux la première fois que je lui ai fait lire un de mes poèmes. D’abord il m’a demandé où je l’avais recopié, et quand enfin il m’a cru parce que je lui jurais que c’était de moi, il n’a plus rien dit mais m’a lancé ce regard bizarre que je découvrais : un regard d’égal et pas de grand frère. Et parfois il m’appelle Verlaine pour rire et me dit de ramener mes sanglots longs à table.
Mais Gaspard il me cherchait tout le temps, comme si ça ne suffisait pas de m’avoir piqué la place de chouchou des grands. Il me houspillait jusqu’à ce que je craque et il avait sa méthode bien à lui pour ne pas être puni : il me tapait mais c’était lui qui criait. Ce qui fait que le colonel me punissait toujours moi, sans écouter mes protestations, parce que bon, d’accord, pendant longtemps j’ai été plutôt jaloux de Gaspard et tout le monde le savait.
Et puis un jour, au jardin public où le colonel nous avait emmenés pour qu’on prenne l’air – et sans doute pour respirer un peu lui aussi – Gaspard m’a fait un croche-pied près de la mare aux canards, et il m’a enfoncé la tête sous l’eau et puis il s’est mis à crier, comme d’habitude, comme si c’était lui la victime. Et le colonel assistant, ahuri, à la scène, a fini par comprendre. Il l’a pris entre quatre z'yeux pendant un bon moment, je n’avais pas de montre mais malgré l’absence de soleil mes cheveux étaient secs quand ils sont revenus. Je les voyais de loin, le colonel à genoux pour être à sa hauteur et Gaspard qui le regardait d’un air grave et hochait la tête de temps en temps. J’ai même cru apercevoir quelques larmes, du moins je l’ai espéré. Je ne sais pas ce qu’il lui a dit mais au retour mon petit frère s’est excusé, s’est serré dans mes bras et m’a dit « je t’adore » avec une toute petite voix de bébé que je ne connaissais pas. Pour un peu j’aurais pleuré. Mais comme j’avais bu la tasse et qu’elle n’était pas bonne, je n’ai rien répondu, et je suis resté sur mes gardes. Pourtant c’était bien fini : plus de bagarres et pas trop de disputes.
Depuis ce jour, je regardais le colonel avec le respect dû à un dieu, réussir à calmer Gaspard en une discussion et me libérer de mon bourreau en culottes courtes, ça lui conférait un statut olympique. Genre Zeus, pas les jeux.
Peu à peu ma méfiance est partie, on est devenus copains avec Gaspard, finalement, c’était chouette d’avoir un petit frère. Parfois il acceptait de faire ce que je lui demandais et comme il écoutait souvent aux portes, il venait tout me raconter de ce qu’il avait compris et retenu. Et surtout c’est à moi qu’il posait toutes ses questions. Questions dont je n’avais pas toujours les réponses mais qui me forçaient à chercher : pourquoi le soleil est jaune ? C’est quoi un pédé ? Comment on fabrique une voiture de course ?
Et puis un jour, juste avant la rentrée scolaire, il m’a demandé : « c’est quoi une leucémie ? ». Et ça, je le savais parce que j’avais un camarade d’école qui en avait une. Alors je lui ai expliqué, il est devenu tout blanc, s’est mis à pleurer et a dit « je ne veux pas que César il aille à l’hôpital ».
Et mon monde s’est écroulé.
(à suivre)
illustration : R. Zolan, Brothers
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