jeudi 1 décembre 2011

Le colosse de Rhodes



« Papaa… paapaaa… ».
Si je n’avais pas de suite compris qu’il s’agissait d’un de mes frères, j’aurais pensé que le voisin de tante Chloé, monsieur Pigne, avait enfin décidé d’égorger sa truie. Mais ce qui m’inquiétait et me faisait courir aussi vite vers l’endroit d’où venaient les cris, c’est que je ne reconnaissais pas la voix. Impossible de savoir lequel des six hurlait comme ça. Le bruit venait du coin du bois, à la limite du jardin, là où les arbres fruitiers rejoignent la forêt. En chemin j’ai vu courir Auguste, César et Damien dans la même direction. Pas besoin de compter sur mes doigts pour savoir qu’il était arrivé une tuile à Éloi : Gaspard était parti au marché avec tante Chloé – non qu’il aime particulièrement les cris des poussins ni l’odeur du fumier, mais elle lui avait promis quelques tours sur le taureau mécanique – et je savais Boris occupé à écrire une lettre à sa dulcinée, quittée à regret le temps des vacances au risque qu’elle trouve un gars plus marrant que lui entre-temps. Pensée qui ne le rendait plus drôle du tout, il avait en permanence un air de chien battu et l’œil humide, et passait son temps à lui écrire pour qu’elle ne l’oublie pas. Les cris ne cessaient pas. Ce qui me terrorisait encore plus c’était ce « papa » oublieux du « colonel » habituel dont on se servait tous pour appeler notre père. Lequel était invisible d’ailleurs. D’accord, c’était l’heure de sa sieste sacrée mais le bruit aurait réveillé en sursaut tout un régiment. Un instant j’ai eu la vision du colonel se retournant vaguement sur le canapé du salon, un oeil à moitié ouvert puis ronflant de plus belle. Mais cette vision fut vite remplacée par celle d’Éloi couché par terre, le visage ensanglanté et la jambe droite formant un angle bizarre avec le reste de son corps. J’étais parvenu à destination.
Si je n’avais pas déjà été essoufflé, cette scène m’aurait coupé la respiration. Auguste était arrivé aussi, venait de faire demi-tour et courait à toutes jambes vers la maison, prévenir le colonel ou les secours, je ne sais pas, il n’avait pas dit un mot. Mais j’admirais le calme et la rapidité de décision de mon aîné, sur qui on pouvait compter en toutes circonstances pour agir comme il fallait. Damien tournait, affolé, autour d’Éloi, n’osant ni l’approcher, ni lui parler, comme si ce petit tas geignard à terre n’était plus vraiment son frère. César, en revanche, s’était de suite agenouillé près du blessé et tournait délicatement sa tête dans tous les sens pour comprendre d’où venait le sang. Moi je n’avais pas besoin de chercher : à midi, Éloi avait été privé de dessert par un colonel furieux de son escapade nocturne de la veille pour aller draguer les filles du village. Il était rentré plutôt saoul et avec une trace de suçon dans le cou. Le colonel ne sachant plus comment le punir, puisqu’il était déjà privé de sorties, de télé et de jeux vidéo pour les dix prochaines années, avait décidé de passer au dessert. Gourmand comme l'était Éloi, il aurait peut-être dû avoir cette idée plus tôt. Surtout avec tout ce que nous cuisinait tante Chloé. L’andouille avait donc décidé de s’accorder lui-même un dessert en faisant la tournée des fruits du verger. Il avait visiblement terminé sa course sur la branche pourrie d’un cerisier, mais avait eu le temps de mêler leur jus sur ses joues à celui des framboises et des groseilles déjà englouties en route.
Sa jambe par contre ce n’était pas du barbouillage, elle commençait à prendre une couleur étrange et était toute gonflée. Aucun de nous n’osait la toucher.
Éloi pleurait, chose tellement rare que je me suis assis à côté de lui pour prendre sa main et essayer de le rassurer. Il ne l’a pas retirée et a serré la mienne, alors que c’est le moins démonstratif de mes frères et le plus prompt à fuir les câlins ou les contacts. Souvent, lors des bises du nouvel an, il s’essuie la joue avec un bout de manche d’un air dégoûté, comme si on était des pestiférés. Mais ça fait longtemps qu’on ne s’en vexe plus. Il est comme ça Éloi, un peu contre tout, juste par principe. Et surtout contre les interdits ou les gestes obligés. Mais là, il tenait ma main tellement fort que je commençais à avoir les larmes aux yeux, j’ai pris sur moi et serré les dents pour ne pas lâcher ni protester, ça lui faisait du bien je crois, il gémissait faiblement au lieu de hurler.
César m’a dit plus tard que dans ses cris il devait y avoir un tiers de douleur, un tiers de colère, un tiers de peur et un tiers de honte. « Et ça fait quatre tiers » j’ai répondu avec l’accent, ça l’a fait rire, il aime bien quand je le taquine à la Marius.
C’est comme ça qu’on a enfin vu arriver le colonel, tout ébouriffé, la trace de l’oreiller lui barrant la joue et un pan de chemise hors du pantalon. La preuve absolue à mes yeux qu’il avait jugé la situation assez urgente pour ne pas paraître impeccable comme il aime l’être. Il a rassuré son cinquième élément, Auguste avait prévenu le SAMU, ils étaient en route. Et j’ai bien vu qu’il était prêt ensuite à l’engueuler et puis il a aperçu sa jambe contorsionniste et les mots sont restés dans sa gorge. Il se l’est raclée avant de prendre la tête d’Éloi entre ses mains, de la poser sur ses genoux et de sortir son mouchoir pour le débarbouiller tout doucement. J’ai vu une larme d’Éloi venir l’aider dans sa tâche et je suis sûr que ce n’était pas une larme de douleur.
Quand l’hôpital nous a rendu notre frère, il portait fièrement deux béquilles autour d’un plâtre colossal sur lequel plusieurs infirmières avaient fait des dessins. Plus question de faire le mur la nuit ni d’escalader les arbres pour le reste des vacances. Mais dans son regard un truc avait changé, il avait grandi et semblait apaisé. Comme s’il venait enfin de trouver une place dans la fratrie, une aventure qui le rendait géant.

(à suivre)


illustration : V. Van Gogh, Verger fleurissant 1888

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