Je m’appelle Faustin, je viens de fêter mes 40 ans et comme cadeau d’anniversaire, mes frères m’ont offert mes carnets intimes d’enfance. Reliés et tous dédicacés d’un petit mot par eux. J’ai pris beaucoup de plaisir à relire ce que j’écrivais de ma famille à l’époque. Et j’ai eu le cœur serré aussi de lire les passages concernant deux des membres qui ne sont plus parmi nous.
Tante Chloé s’est éteinte doucement il y a à peine cinq ans, éteinte c’est bien le mot, peu à peu sa flamme a vacillé, elle n’avait plus assez d’air pour l’alimenter depuis que le colonel nous avait quitté, un an auparavant, d’un bête accident de voiture. Renversé par un chauffard même pas ivre. Un vieux monsieur qui ne savait plus conduire, qui était sorti de sa voiture paniqué en pensant avoir écrasé un gros chien et avait fait une attaque en découvrant mon père sous ses roues. Le colonel venait juste de prendre sa retraite et était parti habiter avec tante Chloé qui resplendissait de bonheur, même si c’était une colocation tout ce qu’il y avait de platonique. Sa joie n’aura duré que six mois.
Il avait emporté tous les vieux souvenirs de l’appartement de fonction avec lui, tout ce que ses sept garçons avaient laissé en partant faire leur vie. Les cahiers d’école, les vieux livres, les jeux, les albums photos et quelques bibelots d’enfance dont il n’avait pu se séparer. A la mort de tante Chloé, c’est Auguste bien sûr qui s’était occupé de vider la maison et de la vendre, nous en avions hérité et si certains, dont moi, voulaient la conserver pour y passer des étés en famille – un regroupement annuel de vieux frères – la majorité n’avait pas les moyens de la garder et de l’entretenir. Et les vergers sont devenus le terrain de jeux d’autres enfants.
Auguste avait gardé précieusement ces reliques d’un autre temps, d’un temps avec des soucis d’enfants et d’adolescents, de la dernière année sans gros nuages au-dessus de la fratrie. J’avais arrêté d’écrire à la maladie de César, trop inquiet, trop révolté que mon frère préféré – je peux bien l’avouer maintenant – subisse encore un orage, comme si être mutilé ne suffisait pas. Quand j’allais lui rendre visite, je tenais ses deux doigts, sa main valide étant encombrée de perfusions et d’un cathéter et en rentrant je n’avais plus le courage de tenir un stylo. Cette période nous a tous encore plus soudés, si c’était possible, et les rôles s’étaient distribués naturellement. Auguste tenait la maison pendant que le colonel était avec César. Boris était devenu bénévole dans une association de clowns pour enfants à l‘hôpital, et le soir il nous berçait d’histoires de guérisons miraculeuses de toutes sortes. Damien était entré chez les compagnons du devoir et apprenait à devenir charpentier pour ensembles plus grands que nos cabanes, et dépensait tous les sous gagnés en livres et friandises pour César. Éloi était devenu d’une sagesse exemplaire, sa crise d’adolescence coupée net en plein vol. Et Gaspard faisait des projets pour quand notre frère irait mieux : il comptait bien l’emmener faire de la plongée sous-marine et un saut en parachute.
Et César ? Il souriait tout le temps, nous rassurait, poursuivait ses études par correspondance, bien décidé à ne pas perdre son année d’avance pour passer le bac. Et puis il avait un rêve à réaliser, il voulait à tout prix voir les pyramides d’Égypte, passionné de mythologie depuis toujours, il souhaitait voir la dernière merveille du monde encore debout.
Un soir où on l’avait trouvé particulièrement pâle et fatigué lors de notre visite, on s’était rassemblés autour de la table, tous unis en silence dans l’angoisse et la peine. La gorge nouée, le colonel avait murmuré sans entrain un « ça va aller les gars, il est solide notre César ». J’avais répondu sans y penser « oui et puis il ne peut rien lui arriver, on est là et on est tous comme les sept doigts de ses mains ». Bien plus tard je lui avais raconté la scène et César avait souri en me disant que j’avais le sens de la formule et que je devais devenir un auteur. Je suis devenu autre chose, mais j’ai bien envie de nommer ainsi le recueil qu’ils viennent de m’offrir, de le reprendre un peu, de poursuivre les souvenirs, de raconter la rencontre de César avec les pharaons, la grande famille d’Auguste qui a battu les parents en nombre mais dans la mixité, les one man shows de Boris qui commencent à avoir du succès après des années de galère et d‘intermittence, les réalisations de Damien qui lui valent des prix, les victoires d’Éloi en tant qu’éducateur avec de jeunes rebelles en difficulté, les aventures de Gaspard pilote de formule 1, et de voir ce que je peux en faire…
Fin.
Auteure : Stéphanie Tallon
mercredi 7 décembre 2011
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